« la Danseuse de Mao » – Olivier Richard – Hza Bazant

Le rouge et le noir

La Danseuse de Mao - Olivier Richard - Hza BazantQuand on voit, à travers le mouvement #metoo, comment le moindre détenteur de pouvoir peut se conduire en vil prédateur, il n’est pas difficile d’imaginer de quoi un dictateur à l’hubris sans limite peut être capable. Ce chien de Mao, par exemple, dont le passage sur terre aura produit des millions de morts, aimait prendre du plaisir avec des actrices ou des danseuses. Il finira même par en épouser une – une actrice de troisième zone, en quatrième noce – la diabolique « impératrice rouge », Jiang Qing. D’une ambition démesurée, elle n’hésita pas à coucher pour réussir, collectionnant amants et maris pour grimper toujours plus haut dans la hiérarchie du Parti. Une fois allongée à la droite du Grand Timonier, elle copia ses mauvaises manières en éliminant celles ou ceux qui lui avaient fait du tort dans le passé ou qui, tout simplement, avaient été témoins de ses agissements peu glorieux. C’est un peu cette histoire que raconte « La danseuse de Mao ».

Nuages et pluie à Shanghai

L’action se passe à Shanghai à la fin des années 90. Hong Kong vient d’être rétrocédé par le Royaume-Uni à la Chine, à la grande joie des anciens gardes rouges. L’inspecteur principal Chen se voit confier, par les plus hautes autorités du pays, une enquête particulière. Shang Yunguan, une actrice de cinéma, a été la maîtresse de Mao alors qu’il était marié. Fin des années 60, elle se serait suicidée en sautant par la fenêtre. Sa propre fille, Qian, est morte, écrasée par un bus, à la fin de la Révolution culturelle. Mauvais karma dans la famille. Elle laissait une petite fille, Jiao, qui grandit dans un orphelinat. Âgée aujourd’hui de 21 ans, Jiao qui travaille comme standardiste dans un bureau, vient de s’acheter un appartement luxueux, payé cash. Achat suspect qui déclenche aussitôt une alerte rouge au sein de la direction du Parti. Celle-ci avait toujours craint que Shang Yunguan, la maîtresse de Mao et grand-mère de Jiao, ait été en possession d’un objet – photo, lettre, journal intime … – compromettant pour l’image du Grand Timonier. En dépit de recherches poussées – par la fenêtre ? – la direction du Parti n’avait rien trouvé. Et si c’était la vente de cet objet qui aurait permis à Jiao de s’offrir son appartement ? La redoutable Sécurité Intérieure est sur les dents. Il s’agit désormais d’empêcher à tout prix l’apparition, sur la scène publique, de cet objet qui pourrait abîmer à jamais l’image de l’idole des jaunes. Déjà, quelques années auparavant, un roman à clef avait connu un grand succès. « Nuages et pluie à Shanghai » relatait à mots couverts l’aventure de Mao et de sa danseuse. « Nuages et pluie » est, paraît-il, une métaphore classique dans la littérature chinoise pour évoquer les rapports sexuels. Mais, il fallait savoir lire entre les lignes pour deviner qui étaient les vrais protagonistes de l’histoire. Une preuve physique de cette relation adultère aurait un tout autre impact … L’inspecteur général Chen est chargé de l’enquête.

Une aigrette blanche au milieu de la volaille

« la Danseuse de Mao » est l’adaptation graphique du roman éponyme de Qiu Xiaolong. Chinois, il a choisi la liberté après les événements de la place Tian’anmen ; étudiant à l’époque aux États-Unis, il a décidé d’y rester. Mais il a toujours gardé un œil attentif sur l’actualité chinoise et se rend régulièrement dans son pays d’origine. Professeur de lettres, il a choisi l’écriture pour commenter les turpitudes de la révolution capitaliste dans l’Empire du milieu. Plus précisément, le roman policier. À l’instar de Pepe Carvalho pour Manuel Vasquez Montalban ou Salvo Montalbano pour Andrea Camilleri, l’inspecteur général Chen Cao est un peu un double de l’auteur. Comme lui, il affectionne la poésie – TS Eliot en particulier – et la gastronomie chinoise, ses remèdes préférés pour oublier les affres de la Chine moderne qu’il affronte au quotidien. Au sein de la police chinoise, il est en quelque sorte « comme une aigrette blanche au milieu de la volaille. » Dans son dernier roman, « Chine, retiens ton souffle », paru cet automne aux Éditions Liana Levi, Chen / Qiu s’attaque aux pollueurs criminels qui rendent l’atmosphère chinoise irrespirable. Dans « la Danseuse de Mao » ce sont les remugles de la dictature communiste qui rendent l’atmosphère oppressante, voire mortelle. On ne recule devant rien pour sauver la réputation du soldat Mao.

La Danseuse de Mao - Olivier Richard - Hza Bazant

 

Transgenre

Olivier Richard, spécialiste de la culture manga, a réussi l’exercice, jamais aisé, de l’adaptation d’un roman en BD. Le découpage est rythmé. L’alternance des valeurs de plan et des époques fonctionne bien. On ne s’ennuie jamais, accroché par cette histoire en rouge et noir. Graphiquement, le style oscille entre le simplisme du manga et la plus grande sophistication de la bande dessinée occidentale. Normal, c’est l’ambition de l’éditeur de développer une collection à la confluence du manga – sa spécialité – et du roman graphique. C’est Olivier Richard qui a proposé de confier à un jeune artiste tchèque, Hza Bazant, la réalisation ce mélange des genres. Œuvrant à la fois pour la scénographie et le graphisme, il ne s’était encore jamais aventuré dans la BD. En 2015 néanmoins, il a été primé dans son pays pour un très beau livre graphique, « Nusle ». Dans un style street art sophistiqué, il y dessine une histoire sans parole ayant pour décor un environnement postapocalyptique où se mêlent zone urbaine décatie et matières végétales ou organiques surdimensionnées. Les images sont denses. Un trait noir épais vient recouvrir des aplats de couleurs pop.
Dans « la Danseuse de Mao », Hza Bazant a abandonné les couleurs pop, histoire oblige, mais conservé le graphisme noir, histoire oblige aussi. Ambiance sombre à toutes les pages. Un fond d’aquarelle revêt toutes les nuances de gris. Pas celles, érotiques, du fameux roman. Celles glauques d’une époque mortifère qui bouge toujours sous le vernis capitaliste. Un trait noir épais vient surligner le crayonné laissé souvent apparent. Parfois, une tache de couleur se pose sur une case. Du rouge surtout. Celui bien sûr du drapeau dans les rues, de l’étoile sur la casquette, du foulard autour du cou ou du fameux petit livre du Grand Timonier. Mais le rouge également d’une cigarette incandescente, des lampions d’un restaurant, d’une marmite de crabes. Le rouge du sang versé, aussi. Un polar graphique à la sauce manga bien réussi. MO

« La Danseuse de Mao » – Qiu Xiaolong – O.Richard – R.Bazant – Pika Graphic

By |2019-02-15T15:45:59+00:0015 février 2019|Romans graphiques|0 Comments

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