Cataract City – Craig Davidson

Des chiens et des hommes

Craig Davidson - Cataract City« Je suis né à Cataract City, et on sait ce que c’est la vengeance ici. On paie ce qu’on doit, sinon on vous le fait payer ». Duncan vient de passer huit années en prison. Il a payé sa dette à la société. Sauf que « certaines dettes vont plus loin que ça. Des dettes de sang, on pourrait les appeler ». Celle qu’a dû payer Duncan appartient à cette catégorie. Et ce genre de dettes, « ça ne se rembourse pas, ça se venge ». Nous voilà prévenus.
Owen est venu le chercher à la sortie. Enfants, ils habitaient la même rue de Niagara Falls, « Cataract city » pour les intimes, ville à cheval sur les fameuses chutes. Des rangées de maisons identiques et « des immeubles trapus, couleur de viande bouillie ». « Plus triste que la mort,  je vous dis! Comme si on vous refusait le purgatoire et qu’on vous envoyait directement en enfer ». Côté boulot, des « boutiques à T-shirts » et deux gros pourvoyeurs d’emplois : une usine General Motors et une biscuiterie Nabisco. « Des jobs assez simples pour que n’importe quel imbécile s’en sorte parfaitement dès la fin de la première journée ». Après le travail, passage rituel au pub « où tout le monde commande un scotch et une pression ». Et on recommence le lendemain. « On n’a pas le temps de vieillir ici, on devient vieux avant ». Voilà pour le décor.

Stand by me

A douze ans, Duncan et Owen – « Dunk » et « Owe » – ont vécu une aventure forte qui va les unir pour la vie. A cet âge là on croit encore aux héros. Celui de Dunk et Owe s’appelait Bruiser Mahoney. C’était un catcheur, « aux muscles saillant jusqu’aux endroits où il ne devrait pas y en avoir ». Et quand on a un héros, on n’imagine même pas qu’il puisse être plus que fatigué, au bout du rouleau, épuisé par une vie de ratages et de faux semblants. On est prêt à le suivre n’importe où. C’est ce qui est arrivé ce jour là. Comme tous les premiers samedi du mois, les pères d’Owe et Dunk les avaient amenés au Memorial Arena voir leur « demi-dieu » se démener sur le ring de catch. A la sortie, alors que leurs pères se trouvent mêlés à une bagarre, Bruiser Mahoney les embarque dans son pick-up, à l’insu de tout le monde. Direction la forêt pour un peu de camping. « Jamais allés camper! Eh ben! Ca va nous faire deux belles tafioles, tiens ». Mais l’expédition va mal tourner. Owe et Dunk vont commencer par perdre leurs illusions. « Le catch est truqué de bout en bout, mes petits ». « (…) tout est faux! Comme les billets de trois dollars! Comme l’oeil gauche de Sammy Davis Junior! ». Et puis, ils perdront aussi leur innocence de gamins. Abandonnés par Bruiser Mahoney, ils vont errer trois jours durant à travers la nature sauvage. Comme deux chiens. Deux chiens perdus dans la forêt comme le furent dans l’espace les « deux bâtardes » ramassées dans les rues de Moscou et expédiées en orbite à bord de Spoutnik 6. « Elles étaient censées faire un tour en orbite et revenir ensuite. Mais la fusée a pété de travers et les a propulsées dans l’hyperespace ». Les imprévus de l’existence. Attaqués par des « escadrilles de moustiques », s’enfonçant dans la boue, suant le jour et grelottant la nuit, souffrant de la faim et de la soif, ils vont traverser une épreuve qui les marquera profondément. Une expérience initiatique mêlant survie en milieu hostile et découverte de soi. Ils vont s’en tirer seuls et, à l’arrivée, ils auront bien conscience que « rien ne serait plus jamais comme avant ». Désormais Dunk et Owe seront liés par un lien que les soubresauts de l’existence ne parviendront pas à défaire. Et bien sûr, des soubresauts, il y en aura. Ils tomberont amoureux de la même fille. Owe deviendra flic tandis que Dunk jouera avec la légalité. Tu veux filer droit et « c’est la route qui tourne, des fois ». Pour Dunk, elle passera par la case prison. Mais c’est son pote Owe qui viendra le chercher à la sortie. Et c’est encore Owe qui l’aidera à régler ses comptes. « On est deux dans cette histoire, non? »

Made in America

« Cataract City » est un de ces romans contemporains typiques de l’Amérique du Nord: nature grandiose, ville moyenne déprimante, passe-temps débiles, personnages primaires, existences médiocres, violence. Tout cela décrit et raconté avec le savoir-faire caractéristique des écrivains passés par des cours de « creative writing ». Craig Davidson en a suivi; il maitrise parfaitement les règles du « storytelling » qu’on y enseigne. Le livre commencé, on ne le lâche plus. Mais l’écriture de Craig Davidson n’est pas que savoir-faire ; elle a aussi du style. Ses phrases sont concises. Son sens de l’observation est aigu ; celui de la comparaison, original. Ainsi, à sa sortie de prison, Dunk, « affreusement musclé », ressemble à « un préservatif rempli de cerneaux de noix ». Son père, avec son dos rond « ressemblait à une branche d’arbre trop fine, dotée d’une pomme mûre à son bout ». Un oiseau a le bec « jaune vif comme les pailles de chez McDo ».  Un rire raisonne comme « un jacassement lugubre, plein de lames de rasoir, d’os brisés et de vermine ».  Superbe. Le récit, sur 80 pages,  de l’errance d’Owe et Dunk dans la nature sauvage est une réussite totale.

Brothers in arms

« Cataract City » est une belle histoire d’amitié, racontée à deux voix par les protagonistes. Vu le thème, l’idée du récit choral était judicieuse. Mais elle a été insuffisamment exploitée ; Owe et Dunk s’expriment de façon identique sans qu’on puisse distinguer le ton de l’un de celui de l’autre. Mais peut être est-ce voulu par Craig Davidson, pour nous montrer, qu’en fait, ces deux là ne sont pas aussi différents que les apparences pourraient nous laisser croire. Ils sont comme deux frères. A certains moments, on se dit même qu’ils auraient pu être amants. « J’avais envie de tendre le bras, de toucher le visage de Dunk ». Ailleurs, peut être ; à Cataract City c’eut été déplacé. Ici les choses sont comme figées. Les existences semblent hypnotisées par le mouvement perpétuel des chutes dont la rumeur fournit une bande-son omniprésente. Les Niagara Falls génèrent comme une force d’apesanteur qui empêche toute volonté de changement ou d’évasion. Il faut être très fort pour s’échapper de Cataract City. En avoir le désir ne suffit pas. Il faut du courage pour s’arracher à ce qu’on connaît depuis toujours. Même si ce quotidien est médiocre. Et il faut de la chance aussi. Parfois, celle-ci peut vous toucher comme un rayon de soleil. On cite souvent un proverbe à Cataract City : « De temps en temps, le soleil brille même sur le cul des chiens ». MO

« Cataract City » – Craig Davidson – Albin-Michel

By | 2015-12-17T15:48:30+00:00 20 septembre 2014|Déjà parus|0 Comments

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