Dawa – Julien Suaudeau

Le grand chaos

Julien Suaudeau - Dawa« Je vivrai pour te tuer, et j’aimerai le seul jour de ta mort ». Ces mots, prononcés par un jeune garçon, s’adressent à celui qui vient froidement d’assassiner ses parents. On est dans les Aurès, à la veille de l’indépendance de l’Algérie. Le jeune garçon s’appelle Daniel Paoli. Il deviendra « le grand patron du renseignement intérieur, spécialiste ès-barbus, arabophone hors pair. » L’assassin de ses parents c’est Al-Mansour, « le fellaga terrible », « une des grandes figures du combat pour l’indépendance (…) dont les campagnes sanglantes restaient gravées dans la mémoire des Aurès ». La détermination qu’il lit dans le regard de l’enfant est sans appel. Al-Mansour sait qu’il le retrouvera sur sa route. Et ce jour-là, l’un des deux y laissera sa peau.

Cinquante ans plus tard, ce n’est plus dans le bourbier de la décolonisation que la France patauge, mais dans celui du marasme économique. On est à la veille des élections municipales. La « parole politique » a perdu toute « crédibilité ». Alors que le PS semble, chaque jour, « plus honteux de son S », au sein d’un « gouvernement de besogneux », le ministre de l’intérieur attend son heure. Face à « la mollesse incarnée par les traits fuyants du président élu », il s’applique à « repeindre la gauche aux couleurs de l’autorité et du réel », abandonnant « les territoires du rêve et des bons sentiments aux obsessions doctrinaires de la garde des Sceaux ». Pendant ce temps, dans les cités de banlieue, ces « terrains vagues de la République », les jeunes végètent, s’ennuient, trafiquent, tandis que la démission de l’Etat laisse le champ libre aux islamistes pour « tisser leur toile pseudo-philantropique ». Exclusion, détresse sociale, ressentiment, les ingrédients ne manquent pas pour que tout s’embrase. Il suffit alors d’une fêlure intime, d’une blessure définitive, pour qu’un individu plus désespéré que les autres décide de passer à l’acte et mette le feu aux poudres.
Ainsi Assan Bakiri. Sciences po, Langues O, agrégation d’arabe et un poste d’enseignant à l’université. A priori, « aucune raison d’être en colère contre un pays où il a réussi un parcours exemplaire ». Mais il y a le contexte familial. Pesant. Assan est le fils d’Al-Mansour, cette « grande figure du combat pour l’indépendance algérienne ». Al-Mansour a vécu une vie de mercenaire en Lybie, Egypte, Syrie, « rêvant de libérer le Proche et le Moyen-Orient ». Bien sûr, il a déchanté mais sans jamais rien perdre de ses « illusions enragées » dans lesquelles il a entretenu ses deux fils. Son fils ainé, Kader, avait mis ses pas dans ceux de son père. En 1995, il avait participé à la vague d’attentats qui avaient frappé la France. L’année suivante, il disparaissait dans un incendie, laissant une femme enceinte d’un premier enfant. Fidèle à la tradition, Assan avait dû épouser sa belle-sœur. En dépit de ses propres sentiments pour la jolie Zohra, il n’avait été pour elle qu’un mari de façade. Après des années de coexistence, frustré et désespéré par une relation sans issue, il décide d’en finir, mais en marquant un grand coup. « Un exploit dont le retentissement surpasserait les faits d’armes » de son frère. A travers des cours d’arabe, il recrute cinq gamins « déjà tombés si loin dans le chaos intime, la haine de ce monde marchand qui ne voulait pas d’eux, la victimisation culturelle et l’appropriation littérale d’un islam illettré (…) que nul lavage de cerveau, nulle diatribe sépulcrale n’avait été nécessaire à leur embrigadement ». Leur objectif: perpétrer six attentats simultanés dans les six gares de Paris. Nom de code de l’opération: « Dawa », « le grand chaos ».
Face à eux, le commissaire Paoli, « trente cinq ans dans les services », RG, DST et aujourd’hui DGSI. Sa vie, il l’a passée avec un objectif unique, retrouver Al-Mansour l’assassin de ses parents. A six mois de la retraite, il ne lui reste plus longtemps pour réussir à le trouver en détournant « les moyens de l’Etat pour assouvir sa vendetta personnelle ». Mais il sent qu’il touche à son but. « Il ne l’a jamais senti si proche de lui, à bout portant ». L’obsession de sa vie va croiser la menace terroriste. Et forcément, il y aura des victimes.

Diplômé de Sciences Po, Julien Suaudeau vit depuis sept ans à Philadelphie où il restaure des appartements pendant que sa femme enseigne l’économie à l’université. Il aime les Etats-Unis et s’y trouve bien. Mais il reste attaché à son pays d’origine dont il suit attentivement l’actualité. A travers la boxe – qu’il pratique toujours -, il a fréquenté la banlieue et ses habitants. Dans « Dawa », il nous en dresse un portrait sans concession. On y croise Momo, qui cherche à s’en sortir avec toute sa hargne de boxeur. Soul, son ami pour la vie, bon étudiant mais brisé par les deux connards qui lui servent de frère. Et Sybille, la fille des beaux quartiers qui pimente sa vie en draguant les garçons de l’autre côté du périph. Trois destins qui s’entremêlent sur fond d’émeutes de banlieue et de menace d’attentat. Si « Dawa » n’est pas forcément un roman noir, c’est assurément un roman sombre. « La vie sans le hasard, sans une petite probabilité que les choses s’améliorent, ça ne s’appelle pas la vie ». Le livre refermé, on se dit que dans cette France « blême, étriquée, aveugle », à bout de souffle, d’inspiration et de moyens –« on pilote le déclin avec un gouvernail grand comme une pièce de cinq francs » -, ce n’est pas demain que les choses vont s’améliorer. « Dawa », le « grand chaos », est peut-être à venir. « Dawa », le roman, est sûrement à lire. MO.

« Dawa » – Julien Suaudeau – Robert Laffont

By | 2015-12-17T16:00:34+00:00 30 mars 2014|Déjà parus|0 Comments

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