Histoire de ma sexualité – Arthur Dreyfus

Devenir moi

Arthur Dreyfus - Histoire de ma sexualitéHistoire de ma sexualité”. « Ce titre est un peu commercial » dit la grand-mère d’Arthur Dreyfus. Je dirais même plus, racoleur. Et c’est dommage. D’abord, parce qu’il peut rebuter des lecteurs agacés par le nombrilisme en vogue; ensuite, parce que c’est un mensonge. Ce livre n’est pas l’histoire de la sexualité d’Arthur Dreyfus. A pas encore trente ans, faire déjà le bilan de sa vie sexuelle aurait été à la fois présomptueux et pathétique. Non, ce livre est le récit d’un éveil à la sexualité comme des milliers de garçons l’ont connu. Une histoire universelle donc, sans grande originalité. De l’aveu même de l’auteur, ses souvenirs sont « ordinaires ». Mais ce qui ne l’est pas, c’est sa façon de les raconter. Un ton unique, bien à lui. Un mélange de candeur, de naïveté et de sincérité, plein de charme.

Pour tous les parents, la sexualité est un sujet tabou. On n’en parle pas. A l’enfant d’en faire, seul, l’apprentissage. Enfin, seul, façon de parler. Car la découverte de la sexualité, chez l’enfant, est largement une activité collective. On joue au docteur.  On se montre nos sexes. On les touche. On les embrasse à coup de « T’es pas cap ». On découvre « le verbe bander » et que « dans certaines conditions, notre corps produit du sperme », substance de tous les fantasmes. « Quand tu jouis, c’est comme de la morve », info glanée à la sortie des cours, dans une conversation de « grands ». Un peu plus tard viendront les « séances de branle collective » comme un avant goût de « volupté partagée ». Rapidement le jeune Arthur aura l’inconscience de son attirance pour les garçons. Ce désir qu’il pressent coupable, il va tout faire pour l’écarter, s’efforçant, par des moyens pas toujours louables, d’avoir une « amoureuse ». En vain. Le corps nu des garçons a sa préférence et internet, alors moins policé qu’aujourd’hui, offre de quoi assouvir sa curiosité.  Car, bien sûr,  il s’agit de curiosité et non pas de désir… « Je suis moins homosexuel que curieux. L’homosexualité est une tare ». Force néanmoins de constater que son sexe ne reste pas inerte à la vision de ces photos.  Et lors d’un séjour en Angleterre, le jeune Arthur, bien que « pas encore gay », doit s’avouer qu’il aime « leurs trucs », comme branler un copain par exemple. Enfin, à quinze ans, c’est à sa mère qu’il doit avouer « Je crois que je suis un peu attiré par les garçons ». Nier aurait été délicat ; elle vient de découvrir, sur l’ordinateur familial, la navigation internet d’Arthur menant à « des milliers de photographies de garçons nus ». « Passé le choc », sa mère « s’apaise au ralenti » mais son père « ne veut rien entendre ». Pour un médecin, chapeau. Il faudra que son fils publie son premier roman chez Gallimard « pour qu’enfin se profile chez lui l’ombre d’un acquittement ».

Ce récit de son éveil à la sexualité, Arthur Dreyfus a hésité à nous le livrer. Dans une mise en abîme de son travail d’écriture, il nous fait part de ses doutes. Qui cela va intéresser sinon moi et « quelques amateurs d’homosexualité littéraire »? Mais après tout, pourquoi chercher une justification à ce projet? « La création ne se justifie pas ». A un moment, il craint également de se donner toujours le beau rôle. Il cite son ami Rouge: « En ce qui concerne l’écriture de soi, on est forcément juge et partie ».  Alors, à défaut d’écrire « une page de mal de moi », il sollicite l’avis de ses amis. Retour de sms : « Pervers – Froid – Hypocrite – Pute – Méchant (moqueur) – Egocentrique – Désorganisé – Pas fiable – Ennuyeux – Profiteur – Satisfait. T’en veux encore? » Ouf ! l’honneur est sauf.

Pour Arthur Dreyfus, il est « impossible de dire l’enfance sans morcellement. » Le récit sera donc morcelé, « bouts de souvenirs qui s’additionnent, s’empilent ».  A un moment, le dispositif l’inquiète: « peur de l’accumulation des épisodes ». Mais selon le principe qu’une faute avouée est à moitié pardonnée, il se sent autorisé « à commettre toutes les erreurs du monde (d’écriture, d’ego, etc) si je les dissèque, si je les dis ». S’accumulent donc souvenirs, réflexions et anecdotes. Et pas seulement de l’auteur mais également d’une trentaine de ses amis, tous affublés d’un surnom plus ou moins explicite – Jeune Homme, Travesti, Glamour, Tendre, Bord Cadre, Presque Paul, …. « N’osez parler pour soi – faire parler les autres.» Certains apprécient moyennement le procédé. « Je ne suis pas de la matière littéraire et encore moins le nègre d’Arthur Dreyfus ». Un autre, « impudent », lui demande « Pour écrire un bon livre, suffit-il d’avoir des amis bavards ? ». Ceux d’Arthur sont bavards, c’est clair ; ils sont également souvent drôles. « J’ai rêvé que mon sèche-linge était cassé. J’ai honte. C’est le bas de gamme du rêve » dit un certain Jean d’Oubli.

Tout le long du récit, une angoisse taraude Arthur Dreyfus : la réaction de ses proches. Car Arthur ne se veut pas de ces auteurs « qui écrivent des textes sur leur famille, s’arrêtant aux portes closes ». Lui ose la confession qui dérange. Qu’elle soit sur lui ou sur son entourage. Sa sœur le met en garde, « tu risques de détruire la famille »; il n’en a cure. Faux-cul, il prétend qu’on surestime le pouvoir accordé aux livres, « comme si les livres pouvaient agir sur la vie, comme si tout n’était pas écrit.» Pour noyer le poisson il appose le mot « roman » sur la couverture de son livre. Ouvrant un ultime parachute il termine son récit par un de ces tours de passe-passe dont il est familier – il pratique la magie depuis l’adolescence : « J’ai voulu tout dire pour qu’il ne reste que les secrets. »

Ah, j’allais oublier, Arthur Dreyfus ne pense pas qu’à ça; il est aussi un sentimental. « Si le sexe n’était que cela – toi nu dans mes bras, la respiration du coeur roulée entre les cuisses, l’immobile chaleur, la lente lumière du jour -,  je m’en contenterais mille fois, plusieurs milliers de fois. » « Histoire de ma sexualité », c’est aussi cela. MO

Histoire de ma sexualité – Arthur Dreyfus – Gallimard

 

 

 

By | 2015-12-17T16:07:42+00:00 16 février 2014|Déjà parus|0 Comments

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