« Irrévocable » – Andreas Pflüger

Vengeance aveugle

Irrévocable - Andreas Pflüger«  Le bushido dit : « Chaque voie est toute tracée et trouve sa justesse. » Chaque guerrier qui en prend conscience se libère. Même du désir de vivre à tout prix. »

Les nouveaux samouraïs.

Ne cherchez pas le « Service sans nom » dans un organigramme des forces de sécurité allemandes, vous ne le trouverez pas. Il ne figure nulle part. « Nous intervenons là où la mise en œuvre d’autres forces ne permettrait pas d’atteindre les objectifs. » En faire partie exige des qualités hors normes. Mentales et physiques. « Personne ne peut y déposer de candidature. On n’y est appelé. » Tous ses membres sont des experts du combat rapproché et des tireurs d’élite. « Seul un homme avec une mémoire exceptionnelle peut devenir tireur d’élite.  » Pas de risque que je le sois un jour. Ces combattants sont des samouraïs des temps modernes. Ils en ont adopté l’esprit et les codes. Ensemble, ils constituent, plus qu’une famille, une tribu à la solidarité indéfectible. « Ils étaient là les uns pour les autres (…) parce que personne d’autre ne pouvait les comprendre. » L’entre-soi des élites.

Guet-apens

Jenny Aaron et Niko Kvist appartiennent tous les deux au Service. Ils ont été envoyés à Barcelone afin de récupérer un Chagall volé à la Berliner Nationalgalerie. Niko est censé être un amateur d’art intéressé par le tableau ; Jenny, une experte chargée d’authentifier l’œuvre. Tous les deux ne sont pas armés, mais ils sont accompagnés par deux policiers catalans déguisés en gardes du corps. « Ces types sont leur assurance vie ». Ils le prouveront. Comme on l’apprendra plus tard, le vendeur se nomme Holm. La quarantaine, grand, mince, élégant. « Il a la contenance d’un homme qui lit Dostoïevski dans le texte. » Lui non plus n’est pas venu seul. Un type au nez cassé avec des yeux « comme des jetons de plastique noirs, sans relief ni vie » et qui lui ressemble sans équivoque, l’accompagne. Avec eux également, une belle femme, « attirante et sûre d’elle ». Les deux hommes sont visiblement armés. La rencontre tourne au guet-apens. Trois coups de feu déclenchent une scène d’action trépidante. Temps présent et phrases courtes la découpent au hachoir. Jenny, poursuivie par la femme parvient à l’éliminer. Elle récupère son arme qu’elle utilise pour mettre « Œil de jeton » hors-jeu. Les flics catalans sont à terre, probablement morts. Niko est lui aussi très mal en point. « Sa chemise est trempée de sang. De la mousse rouge écume entre ses lèvres. » Jenny n’arrive pas à le bouger. Trop lourd. Va-t’en lui dit-il. Elle hésite, essaie encore. Trop lourd. Elle parvient à se glisser dans la voiture et à prendre la fuite. Derrière elle, l’Audi gonflée de Holm. Poursuite à fond. Accident. « En une nanoseconde, le monde a disparu. » Fin du prologue, digne de l’ouverture d’un James Bond. Ah oui, j’oubliais : Niko et Jenny étaient en couple depuis un an. Secrètement, sinon jamais ils auraient été envoyés en mission ensemble.
Bien sûr, Jenny s’en est tirée, sinon il n’y aurait pas de roman. Avec un léger handicap, toutefois. Elle est devenue aveugle. Niko aussi s’en est sorti. Avant de mourir, un des policiers catalans avait eu le temps d’appeler les secours. Arrivés à temps, ils l’ont sauvé.

Superwoman

Jenny fut la première femme à intégrer le Service. Y avoir été appelée en dit long sur ses capacités. Pas étonnant que, loin de se laisser abattre par son nouveau handicap, elle soit devenue une aveugle hors normes. Sa canne blanche est rangée dans son sac la plupart du temps. Comme les dauphins, elle se dirige au sonar. Des claquements de langue ou de doigts émettent des ondes sonores qui, en rebondissant sur les objets qui l’entourent, lui permettent d’en détecter la présence. « Les échos modulent le monde, l’éclairent comme un stroboscope. Aaron peut déterminer la taille et l’épaisseur des objets à une distance de cinq cents mètres, et se construire une image grossièrement pixélisée de ce qui l’entoure. » Oui, cinq cents mètres. Bluffant ! D’autant plus lorsqu’elle court ou se bat. Je dois avouer qu’en lisant le livre, je me disais qu’Andreas Plüger avait poussé un peu loin le bouchon. Et puis, en postface, il remercie un médecin spécialisé en psychologie médicale pour ses conseils, cite des ouvrages sur le sujet et renvoie vers des vidéos sur YouTube. Ce n’est donc pas du bluff. Des aveugles sont capables de tels exploits. Pas à la portée de n’importe qui non plus. Jenny, une sirène allemande, mi-Flipper le dauphin mi-Uma Thurman dans Kill Bill.

L’appât

Devenue aveugle, Jenny a dû, par la force des choses, quitter le Service. Elle a intégré la police judiciaire de Wiesbaden où elle est devenue une profileuse, « experte en interrogatoires (…) sur des enquêtes complexes. » Cinq ans après Barcelone, elle est convoquée à Berlin, dans son ancien service. Boenisch, un criminel qu’elle avait, seize ans auparavant, contribué à arrêter, est accusé d’avoir, dans sa cellule, assassiné une psychologue. Il exige de ne parler qu’à Jenny. Sur place Jenny apprend qu’Œil de jeton, le petit frère de Holm qui purgeait sa peine de prison à Barcelone, vient d’être transféré à Tegel, la même prison que Boenisch. Suite à son mariage avec une Allemande, il avait demandé à bénéficier d’un rapprochement. De façon incompréhensible, cette faveur lui avait été accordée. Les enquêteurs vont vite comprendre que ce rapprochement est un élément d’un plan plus vaste, machiavéliquement élaboré par Holm. Il s’agit pour lui, non seulement de faire évader son frère mais également d’enlever Jenny pour assumer une vengeance. Laquelle ? « Parce qu’elle a mis son frère derrière les barreaux ? Après cinq ans ?  » Pas crédible. Quoi qu’il en soit, Holm va détourner un bus scolaire et menacer de le faire sauter si son frère et une rançon ne lui sont pas amenés par Jenny. « Je suis un appât, en somme  » observe-t-elle. Contre l’avis de tous – trop dangereux – et à leur insu, elle va en assumer le rôle et se présenter sur le lieu de l’échange. Evidemment, les tireurs d’élite du Service seront postés à proximité pour éliminer Holm et ses éventuels complices. Mais on n’est qu’à la moitié du livre et on se doute que les choses ne vont pas se dérouler comme prévu. Effectivement. « Vous avez sauvé vingt-neuf vies lui murmure Holms à l’oreille. Mais vous ne parviendrez pas à sauver la vôtre. »

« Irrévocable » est un très bon thriller. Andreas Pflüger déroule son histoire d’une main de maitre. Au début, on ne voit pas trop le lien entre le prologue et la suite du roman. Et puis, progressivement, les pièces du puzzle se mettent en place à coups de flash-back. « Des souvenirs passent comme des flocons de neige. » Ils nous racontent la vie de Jenny avant Barcelone. Ses relations avec son père, aujourd’hui décédé, ex-superflic, « une légende » dans le métier. Sa love story avec Niko, achevée violemment dans le sang, comme une tache indélébile sur la conscience de Jenny. « Aucun membre du Service n’abandonne jamais un camarade blessé. Elle, si. Elle l’a fait. » Ses liens avec les autres protagonistes de l’histoire. Les moments de bonheur partagés. Les douleurs aussi. Les missions menées avant Barcelone. Les succès. Les échecs. Les dégâts collatéraux, parfois, eux aussi difficiles à effacer. Le parcours du combattant que fut l’apprentissage de sa nouvelle vie d’aveugle. Tout cela nous est distillé au fil des pages dans un adroit mélange de psychologie – la vengeance, la culpabilité, la trahison – et d’action. Jusqu’à l’affrontement final, aussi inéluctable qu’irrévocable. « Vous êtes mon destin, et moi, le vôtre. » L’un sera plus court que l’autre. MO

« Irrévocable » – Andreas Pflüger – Fleuve Noir

By |2018-07-10T09:43:38+00:008 février 2018|Déjà parus|0 Comments

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