De nos frères blessés – Joseph Andras

De nos frères blessés - Joseph Andras« Fernand lui n’aspire qu’à une seule chose:  que l’Algérie de demain finisse, de gré ou de force, par reconnaitre chacun de ses enfants, d’où qu’ils viennent, lui ou ses parents et grands-parents, qu’importe, arabe, berbère, juif, italien, espagnol, maltais, français, allemand … Des millions de gens sont nés sur cette terre et quelques possédants, quelques petits barons sans foi ni loi, régentent le pays avec l’aval, et même l’appui des gouvernements français successifs: il faut en finir avec ce système (…) »

Sabotage

Alger, novembre 1956. Le livre s’ouvre sur la préparation d’un attentat raté. On imagine bien Jean-Pierre Melville filmant la scène. Un rendez-vous clandestin entre un homme et une femme. La livraison d’une bombe. Quelques consignes. « Bonne chance à toi. » Et la femme blonde repart dans la Panhard bleue. L’homme s’appelle Fernand Iveton. Il a 27 ans. Il est né ici. Il est communiste. Dans ces « évènements » qui agitent l’Algérie depuis maintenant deux ans, il a pris le parti des « indigènes », comme on dit. Ces Arabes « qui demandent l’égalité et qui reçoivent des coups de bâton ou de feu en retour. » La bombe est son premier acte de guerre. Ensuite, il a prévu de rejoindre le maquis. Mais il n’en aura pas l’occasion. Un contremaitre l’aperçoit entrer dans un local où il n’a rien à faire et en ressortir sans son sac. La police est prévenue. La bombe, désamorcée. Fernand, arrêté. « Son échec est cuisant. »

La question

En le fouillant, la police a trouvé un papier où deux bombes étaient mentionnées avec leur horaire d’explosion respectif. Deux bombes, c’est ce qui était prévu à l’origine. Mais par manque de place dans son sac, Fernand n’en a conservé qu’une. La femme blonde est repartie avec l’autre. Les policiers veulent savoir où se trouve cette deuxième bombe, avant qu’elle n’explose. Pour arriver à leur fin, ils ont leurs méthodes. « Un flic cogne aussi fort qu’il le peut ; la mâchoire craque légèrement. Où est la bombe ? » Fernand s’accroche. Ne pas parler. Ne rien lâcher. Tenir bon. « Au moins laisser aux camarades le temps de se planquer. » Électricité partout sur le corps. Coups. Fausses noyades. Fernand craque. « De quelles matières sont donc faits les héros, se demande-t-il, attaché au banc, la tête en arrière ? » Il lâche de fausses informations puisque, de toute façon, il ignore le sort qui a été réservé à la seconde bombe. « Tu vois, Iveton, c’était pas très compliqué quand même… Tu crois que ça nous amuse de faire ça, franchement ? »

La belle Hélène

Fernand est marié. Deux ans auparavant, lors d’un séjour en métropole où il soignait une tuberculose, il a rencontré Hélène. Elle travaillait, le soir, dans la pension de famille où il logeait. Hélène, ses « cheveux épais d’un blond particulier », ses « pommettes rebondies » et ses « yeux d’un bleu d’ailleurs ». Une beauté slave. Une beauté exotique pour « le gosse d’Afrique du nord. » Coup de foudre immédiat. Coup de foudre réciproque qui prend le temps de s’exprimer. Question d’époque. Invitation à dîner. Plus belle robe. Plus belle cravate. Vouvoiement. Confidences pour confidences. « L’Algérie vous manque ? Ça dépend des moments. Jamais quand vous êtes là en tout cas. » Puis vient l’instant tant attendu. « Il plonge sa tête dans son cou, avale à grands traits son parfum, folie, folie que ce cou-là, ses hanches tapent de plus en plus fort au fond de tant de beauté. » Six mois pour que les sens enfin exultent. En janvier 1956, Fernand, guéri, retourne en Algérie. Au printemps, Hélène le rejoint. Elle est rapidement sous le charme de ce pays – « la mer toujours comme une évidence » – si différent de sa Pologne natale. Quelques ombres au tableau néanmoins: « l’arrogance quotidienne » des Européens envers la population arabe et « l’omnipotence des hommes, souvent arabes » sur les femmes, exclues de l’espace public.

Le constat

Hélène n’ignore rien des idées communistes de son mari qu’elle ne partage pas. Le communisme lui a enlevé son père. Ça ne s’oublie pas. Mais elle sait parfaitement que Fernand n’est pas un partisan de la violence aveugle, « celle qui frappe les têtes et les ventres au hasard, (…) » La bombe qu’il a posée n’était pas destinée à tuer. Juste à « impressionner les colonialistes. » Pour Hélène, pas de doute, Fernand va être relâché. « Il n’a tué personne, pas même blessé, la bombe n’a pas explosé, n’importe quel avocat saura le tirer de là. » En principe. Un avocat débutant est commis d’office pour défendre Fernand. Il ne se sent pas très à l’aise pour porter ce dossier dont il pressent les enjeux politiques. Heureusement, le bâtonnier a nommé, pour l’assister, un vieux routier du barreau, membre du Secours Catholique, qui a à cœur de défendre « les justes causes… » Tous les deux pensent que Fernand devrait sauver sa tête. « Impossible que l’on vous exécute alors que vous n’avez tué personne. » Fernand partage le constat. Il n’est pas inquiet. D’ailleurs, il est plutôt porté sur l’optimisme. « Sa nature a coutume de remplir les verres à moitié pleins à la grande tablée de l’existence. »

Le procès

Le jour du procès, face à lui, sept juges, tous militaires. Dans le public, Fernand repère Hélène. « (…) ses yeux bleus crépitent au loin, deux loupiotes dans la nuit de la Justice. » Fernand parle. Il dit sa sensibilité « à la lutte que mène le peuple algérien » et sa haine des « colonialistes ». Il réaffirme qu’il n’était pas question de tuer qui que ce soit. « Il avait choisi un lieu, où poser la bombe, dont il savait qu’il était désert. » En plus, la bombe était de faible portée ; trois à cinq mètres selon un expert. Mais le procureur s’en fiche. Il faut marquer le coup. « Au nom des enfants tués dans les cafés, il importe de punir les criminels. » Fernand paiera donc pour les attentats commis par d’autres. La peine de mort est requise. L’avocat de Fernand monte au créneau. Il rappelle que la France est un pays de droit ; son client ne doit être jugé que sur le crime qu’il a commis. Il plaide aussi la naïveté d’un « gentil garçon », « armé avant tout de bonnes et belles intentions. » Les juges se retirent pour délibérer. À leur retour, « le verdict tombe comme le couperet qu’on lui promet. » La peine capitale. Applaudissements du public.

Recours

Mais avant que le rideau ne tombe définitivement, il y a le recours du pourvoi en cassation. Fernand l’optimiste est confiant. « La France n’est tout de même pas un potentat. » Il croit dans la justice de son pays. Naïf. Car, comme lui fait remarquer un de ses avocats, si son dossier est juridiquement facile à défendre, il tombe au mauvais moment. « La guerre et la loi n’ont jamais fait bon ménage… » A Etat d’exception, justice d’exception. Autrement dit, injustice. Le pourvoi est rejeté. Désormais, seule la grâce présidentielle pourra sauver Fernand de l’échafaud.
Ses avocats vont se démener. Seuls. Aucune mobilisation populaire en faveur du « terroriste Iveton » comme titre Le Monde. L’Huma exige sa libération, mais en pages intérieures. « Quelle merde ! ». Les avocats sont reçus par le président Coty. « Il estime lui aussi que la peine n’est pas proportionnelle aux faits reprochés. » Mais. Dehors, il y a la meute qui aboie et qui réclame une tête. Au sommet du pouvoir, il y a la raison d’Etat qui ignore la justice. Calmer le jeu qui ensanglante l’Algérie vaut bien le sacrifice d’un innocent. Pour l’exemple. La grâce est refusée par « Coty, Mitterrand et les autres. » Le 11 février 1957, Fernand Iveton est décapité, ainsi que deux Arabes. « Sur l’un de ses cahiers, Fernand a dessiné une faucille et un marteau. Et écrit « Cahier de prisonnier n° 1601 – appartenant à Iveton Fernand, condamné à mort le 24/11/56. Gracié le … » »  Trois « maudits et lourds points de suspension » jamais remplis. Trois taches de sang indélébiles sur le glaive de la justice française. Fernand Iveton sera « le seul Européen exécuté par la justice de l’Etat français durant la guerre d’Algérie. »

Le récit de Joseph Andras, est une œuvre à la fois militante et littéraire. « De nos frères blessés » est un hommage tendre et passionné à Fernand Iveton, idéaliste happé dans les tourments de l’Histoire, rarement dociles. Ici, il s’agit de la guerre d’Algérie, dernier acte tragique de la décolonisation française. Dans ce drame au soleil, l’auteur a choisi son camp. Le même que Fernand Iveton. Peu importe. D’abord la cause est juste ; ensuite, le livre est un roman, pas un essai. Il a donc droit à toutes les licences et n’est tenu à aucune objectivité. En outre, ce roman est écrit avec talent, dans le style et la forme. Des fragments de poésie se mêlent à la chronique sèche des évènements. « Les feuillages passent le ciel au tamis. Des moucherons glissent dans les plis de lumière. » Les paragraphes s’enchainent comme les séquences dans un film d’Alejandro Gonzalez Iñarritu où des évènements se déroulent en parallèle dans des lieux différents avant de se percuter avec fracas. Dommage que Joseph Andras se soit abandonné à quelques coquetteries, superflues à mon goût, comme ces insertions de texte en arabe ; non traduites, elles n’apportent rien au récit si ce n’est la beauté du graphisme. À moins que ce soit un acte militant. Mais au final, « De nos frères blessés » est un roman qui a de la tenue et qui méritait ce « Prix Goncourt du premier roman », refusé par Joseph Andras. Et personnellement, j’aurai toujours un faible pour les jeunes auteurs qui osent encore l’imparfait du subjonctif. « Il avait proposé de les héberger afin qu’ils économisassent l’hôtel. » Classe. MO

Joseph Andras – « De nos frères blessés » – Actes Sud

By | 2017-05-21T11:12:16+00:00 7 juillet 2016|Déjà parus|0 Comments

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