• Eric Maravelias - Faux soyeuse

La Faux soyeuse – Eric Maravélias

Voyage au bout de la dope

 Eric Maravelias - Faux soyeuse« Je me mets difficilement debout, ankylosé, courbaturé. Habité de douleurs têtues et de songes grotesques. Mon corps est pitoyable avec ses côtes saillantes et sa peau flasque et terne. Jamais je n’aurais imaginé en arriver là. » Bienvenue dans la peau d’un junkie. On est en septembre 1999. Dans quelques semaines on changera de millénaire. « Tout le monde parle de fin du monde et d’apocalypse ». Pas sûr que Frank n’arrive jusque là. Frank, c’est un petit gars de la banlieue sud, sorti de l’adolescence au mitan des années 70. Avec lui, une bande de copains « presque insouciants. Riant de tout, heureux d’un rien ». Pas vraiment séduits par l’avenir que leur dessine la société. Avides de découvertes, d’évasion. Inconscients des risques, comme il se doit à cet âge là. Curieux de « tout ce qui pouvait modifier nos états de conscience ».  Alors, quand la drogue commence à racoler du côté des cités, ils deviennent rapidement ses premiers clients. Une liaison fatale s’installe. Peu s’en sortiront.

En cette fin de millénaire, Frank est devenu un junkie à bout de souffle. Réfugié dans un « trou crasseux » loué à un marchand de sommeil, il vit au jour le jour avec une seule obsession : se procurer sa dose quotidienne. Quand le produit de sa quête coule enfin dans ses veines, c’est son passé qui irrigue son esprit comateux. « Il me hante (…), paysage mutilé peuplé d’ombres impalpables ». A coup de flash-backs,on découvre alors ce que fut sa descente aux enfers. « Après 1981, la came s’est retrouvée pour ainsi dire partout ». Mais cette came a un prix. Il faut de la « maille » pour s’en procurer. Tous les moyens sont bons. « Cambriolages, agressions avec arme ou violence », braquages pas toujours réussis. Parfois même avec mort d’homme. Mais pas de quoi freiner les « ardeurs destructrices ». « La mort n’existe pas à cet âge. Seule la vie compte. Celle qu’on touche, qu’on goûte, explore et explose ». Une fureur de vivre qui ressemble à une fuite en avant. Quand la coke, « cette petite pute bourgeoise qui se fait passer pour une sainte», ne suffit plus, on passe à l’héro, cette « pute dégueulasse, sans pitié, mais franche». Et là, c’est terminé. L’engrenage est enclenché. Pas de retour possible. De plus, la came ne détruit pas seulement les corps. Elle fait « ressortir tous nos mauvais penchants ». Elle fait de nous de « pauvres cons sans intérêt, fourbes et mesquins ». Elle entraine partout la détérioration du lien social. Famille, amis, amours, tous sont sacrifiés sur l’autel de la déesse dope. Et très rapidement c’est l’hécatombe. « Tous les tox disparaissaient les uns après les autres dans un ballet macabre et traumatisant ». Le pire, c’est que vous saviez très bien que votre nom figurait sur le carnet de bal.

« La Faux soyeuse » relève plus du document que du roman. Il y a dans ce récit un côté « journalisme gonzo» : immersion totale dans une réalité – souvent celle de l’alcool et des drogues – et récit à la première personne. Et pour cause. C’est son histoire, en mode fiction, qu’Eric Maravélias nous raconte ici. Le temps d’un livre, il nous aspire en une immersion suffocante dans le milieu glauque de la drogue. On y découvre son territoire – ici, les cités de la banlieue sud -, ses acteurs – guetteurs, rabatteurs, revendeurs, « crickets » – et ses moeurs – l’argent, la violence, les rapports de force. Un monde sans pitié. A côté du contexte, il y a l’usage. De la dope, Eric Maravélias nous fournit également le mode d’emploi. La cuillère, le dosage, le citron, le filtre, la seringue, la bulle d’air – « une manie de toxicos ». Puis la veine qu’il faut trouver pour accueillir l’aiguille. « Trouver un passage au poison est chaque jour plus difficile ». Et ce n’est qu’au bout d’un « pénible charcutage » qu’on parvient à « insérer l’aiguille dans un vaisseau moribond ». Parfois, il ne reste pour piquer, que « la gorge ou la bite ». Arrive enfin « la délivrance ». Pas pour longtemps. Le manque sera rapidement de retour. Il faudra rapidement le combler. Cycle infernal.

Après enquête, un journaliste aurait pu nous raconter le contexte de la drogue, son écosystème, sa pratique. Mais pas son vécu. Le « profond sentiment de désastre, de désespérance et d’angoisse » provoqué par le manque. « Une dépression sans égale, sans comparaison ». Le corps qui part à vau l’eau. Maux de tête. Crampes. Spasmes. Gangrène. Et malgré tout, « au fond du coeur une petite étincelle de vie » qui continue de briller. « Je ne veux pas mourir. Pas encore». Il faut être passé par là pour pouvoir en parler. Pour pouvoir l’écrire. Eric Maravélias trouve les mots et le ton qui vont bien pour nous conter sa descente aux enfers. Un style direct, sans pathos, avec parfois quelques touches d’émotion pour souligner le gâchis. Un récit noir et sans espoir. En refermant le livre, un slogan ancien nous revient en mémoire : la drogue c’est de la merde. Le voyage au bout de la nuit d’Eric Maravélias a duré vingt ans. Aujourd’hui, plus vivant que jamais, c’est le sourire aux lèvres et le regard pétillant qu’il en parle sans tabou. Sans regrets, même. Chapeau. MO

« La Faux soyeuse » – Eric Maravélias – Série Noire  Gallimard

By | 2015-12-17T09:03:02+00:00 21 mai 2014|Déjà parus|0 Comments

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