La mauvaise pente – Chris Womersley

Sortie de route

Chris Womersley - Mauvaise pente« La pièce était sombre. Sur le lit, il y avait une forme comme un gros bagage. (…). Wild se glissa à l’intérieur, et, s’accoutumant à la pénombre, il réalisa qu’il s’agissait d’un jeune homme – vingt trois ou vingt quatre ans. Avec un blouson de cuir par-dessus un T-shirt bleu dont le bas était sombre et luisant de sang. Il haletait ».

A l’accueil du motel, Wild n’aurait jamais dû s’enregistrer comme « Dr Wild ». Les habitudes sont toujours mauvaises. Docteur, c’était dans sa vie d’avant. Avant qu’il ne devienne accro à la morphine après avoir essayé, « juste pour voir ». Avant que son addiction ait eu pour conséquence la mort d’un nouveau né. Et c’est pour échapper à son procès pour homicide involontaire qu’il avait atterri dans ce motel. Sordide, forcément sordide. Chambre « payable d’avance », « en espèces uniquement ». Odeur de « talc », de « tabac froid » et de « nettoyant moquette bon marché » ; « l’odeur étrangère d’étrangers ». « Lit affaissé ». Douche qui « goutte sur le sol carrelé ».
Le jeune homme blessé s’appelle Lee. Il a été « largué » la veille au soir devant le motel. Comment? Par qui? Mystère. Avec lui, une valise pleine de billets. Pas grand chose, 6 000 dollars. Une somme qu’un truand l’avait chargé de récupérer. Mais non seulement Lee avait décidé de garder l’argent pour lui, mais la récupération s’était mal passée. Il s’était pris une balle dans le ventre. Tout faux.
Le hasard aime bien jouer avec les existences, surtout quand elles sont fragilisées. Le destin de ces deux individus à la dérive, ayant « chacun de bonnes raisons de vouloir disparaître », lui offre une occasion rêvée d’assouvir ce goût pervers. Wild ne se sent pas à la hauteur pour retirer la balle logée dans le ventre de Lee. D’abord parce qu’il est généraliste ; ensuite parce que son statut de « Docteur Junkie », tel qu’il a été surnommé, le disqualifie pour tenter quoique ce soit sur un corps humain. Il décide d’emmener Lee chez un ami, Sherman, celui qui fut son professeur de médecine. « Ca fait des années qu’on ne s’est pas vu ». Mais Wild ne doute pas un seul instant que celui qui l’avait plusieurs fois aidé à décrocher de la drogue ne lui ouvre une nouvelle fois sa porte. Désormais, bon gré, mal gré, les sorts de Lee et de Wild sont liés.
Mais « les ennuis engendrent les ennuis. Comme ces organismes qui se divisent à l’infini jusqu’à ce qu’il y en ait des milliards ». Le voyage de Lee et Wild n’aura rien d’une ballade touristique. De guimbarde pourrie en wagon de marchandises, ils finiront pas arriver, en carriole à cheval, chez Sherman. Pas tirés d’affaire pour autant.

« La mauvaise pente » est un vrai roman noir. Tout y est sombre et triste. Le ciel est gris, gorgé de pluie. Pas un rayon de soleil dans tout le livre. Le froid est omniprésent. Les banlieues sont sans âmes, « toujours ces mêmes toits plats, ces mêmes fils électriques » et « cette odeur nauséabonde du malheur domestique ».
Dans une atmosphère aussi glauque, pas de place pour l’espoir. En revanche, la fatalité y est à son aise. Elle s’accroche à l’existence des deux héros comme le lierre au tronc des arbres. Impossible de s’en dépêtrer. « On mène une certaine vie pendant un certain temps et ça devient un destin ». Comme si, une fois engagé sur « la mauvaise pente », il était impossible de la remonter. Comme si, au contraire, tout contribuait à vous entrainer encore plus bas.
Chris Womersley a de la compassion pour ses personnages. Peut être parce qu’ils sont seuls. Peut être parce qu’ils souffrent en secret du mal qu’ils ont causé autour d’eux. Peut être aussi parce que Lee est trop jeune pour mourir, que Wild a tout du brave type et que Josef, le truand vieillissant, lancé à la poursuite de Lee, se serait bien passé de cette fâcheuse chasse à l’homme pour une somme qu’il juge dérisoire. Et cette compassion, Chris Womersley parvient habilement à nous la faire partager. Mais nous devrions nous méfier; on est dans un roman noir après tout.

« La mauvaise pente », sorti en 2007 en Australie, est le premier roman écrit par Chris Womersley. Deux autres suivront dont « les Affligés » sorti en 2012, également chez Albin Michel. Chris réussit avec beaucoup de talent à nous conter cette chute en pente raide de deux accidentés de la vie. Un sens aigu de l’observation lui permet une description précise et détaillée des décors ou des êtres. Un travail de naturaliste que l’on retrouve tant dans son évocation anatomique du corps blessé que dans les comparaisons, originales mais justes, qu’il affectionne. « Ils étaient jeunes et anxieux, comme des chevreuils ». « Des feuilles mortes (…) craquaient sous ses pas comme de petits squelettes d’oiseaux». Une ambulance se déplace « lentement au sein de la circulation, tel un requin ». Un whisky a une saveur « sombre et vigoureuse, comme l’atmosphère d’une salle de sport dans un quartier déshérité »Fallait la trouver celle-là. Enfin, une histoire sombre et triste génère forcément de la mélancolie. On l’a trouve, ici, dans les flash-back. Les souvenirs de l’époque d’avant. Avant que tout bascule. « La vie devrait se dérouler à l’envers : au moins on pourrait voir les conséquences de ses actes en premier ».
Il y a dans « La mauvaise pente » tous les ingrédients qui font qu’on reste scotché à un roman noir. Du moins, quand il est bon. MO

« La mauvaise pente » – Chris Womersley – Albin Michel

By | 2015-12-17T15:55:38+00:00 9 juin 2014|Déjà parus|0 Comments

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