La nuit de Zelemta – René-Victor Pilhes

L’honneur d’un lieutenant

La nuit de Zelemta - René-Victor Pilhes« Je dois l’avouer, petit curé, je fus, ce jour-là, fasciné par ce personnage hors norme dont je pressentais que sa destinée ne s’arrêterait pas derrière ces murailles de la prison d’Albi… Cependant, je ne voyais pas mon sort sérieusement influencé par lui… Ce en quoi je me trompais très lourdement. »

Le « petit curé », c’est le narrateur de « la Nuit de Zelemta ». Jeune séminariste de 23 ans, il débarque en Algérie en 1960, affecté comme aumônier dans une compagnie d’infanterie de marine, à Aïn-Témouchent, en Oranie. Il y fait connaissance du lieutenant Jean-Michel Leutier, qui s’y trouve en convalescence. Gravement blessé lors d’une embuscade en février 1960, il a été renvoyé auprès de sa famille en espérant que son « rétablissement problématique » se passe bien. Mais Jean-Michel sait qu’il est « en sursis », et que son état est jugé « précaire » par les chirurgiens et les médecins.

« Nous nous accordâmes d’emblée, puis nous nous plûmes  » – c’est quand même classe le passé simple. Entre le « petit curé » – tel qu’il le surnomme – et le lieutenant blessé, le courant va passer, le métier de l’un favorisant les confidences de l’autre.
Considéré comme un héros après ses blessures au combat, Jean-Michel Leutier porte en lui un lourd secret « qui torture (sa) conscience et (le) tue à petit feu plus sûrement que les dégâts irréversibles qui ravagent (son) corps chaque jour un peu plus. » Croyant, il va confier ce secret à l’aumônier comme on confesse une faute. Libre à lui de le divulguer un jour, « de préférence après la mort de (ses) parents. »

Le prisonnier d’Albi

Tout commence au printemps 1953. Jean-Michel Leutier, jeune Pied-noir, bon élève, étudie au lycée Pierre de Fermat à Toulouse où il prépare son bac philo. Il a 18 ans. Par stratégie amoureuse, il devient visiteur de prison à Albi. C’est là qu’il fait la connaissance d’Abane Ramdane. Abane a 33 ans. C’est un Kabyle, bachelier, qui se destinait au métier d’instituteur, avant de choisir le militantisme pour l’indépendance de l’Algérie. À partir de 1945, où il rejoint Ferhat Abbas, il ne cessera de passer d’une organisation à l’autre, menant son combat dans la clandestinité. Trahi en 1950, il est arrêté et condamné à 5 ans de prison. Détenu « impossible », adepte de la grève de la faim, il passe de prison en prison avant d’échouer dans celle d’Albi « avec le statut plus qu’appréciable de détenu politique. »
Entre les deux « Algériens », « souffrant de leur éloignement du pays natal  », va s’établir un lien de sympathie. Jean-Michel est un garçon cultivé mais sans conscience politique. À l’opposé, Abane est un militant aguerri, nourri à la lecture de Marx, Mao et Lénine. Quand il s’agit de parler de l’avenir de l’Algérie, le débat est déséquilibré. À vrai dire, Jean-Michel ne s’est jamais posé la question. Il est comme tous ces Pieds-noirs qui n’ont rien vu venir, vivant dans « l’insouciance et l’ignorance politiques, en marge de la communauté musulmane chaque jour côtoyée dans une sorte d’indifférence (…) . » La fréquentation d’Abane va agir sur lui comme un électrochoc. Elle va lui ouvrir les yeux sur une réalité qu’il ne voyait pas.

Révélations

Abane va confier à Jean-Michel qu’il travaille « à une Algérie nouvelle, libre, indépendante, formée de toutes les communautés à égalité de droits, une Algérie où les Français occuperaient toute leur place.  » A priori, pas de quoi effrayer le jeune Pied-noir. D’autant plus qu’Abane se garde bien de préciser que l’obtention de cette Algérie nouvelle passera par « une lutte armée qui, dans son esprit, ne faisait aucun doute et s’annonçait imminente…  » Un jour, toutefois, Abane lui fait l’éloge du combat des républicains irlandais pour leur indépendance. Pour Jean-Michel, le message est clair. « De ce jour, petit curé, j’ai senti que se livrerait une bataille incertaine et sans merci… »
Lors de son séjour en France, Leutier va connaitre une autre révélation qui va contribuer également à l’ébranler. Les Français de la métropole « se fichaient éperdument de l’Algérie ». L’Algérie avait beau être un ensemble de trois départements français, « ce n’était pas l’Alsace-Lorraine. » Personne n’avait envie de se battre pour elle. Ni pour ces Pieds-noirs « qui avaient la belle vie et exploitaient les Arabes  ».

Le syndrome d’Abane

Au printemps de la même année, c’est donc un jeune Pied-noir bien déstabilisé qui retourne en Algérie pour les vacances de Pâques. Sur place, son séjour est gâché par « un violent accès de tristesse et de pessimisme. » Il ne peut s’empêcher de tout interpréter au filtre des propos que lui a tenus Abane. L’annulation d’un match de foot traditionnel entre deux cités, l’une peuplée essentiellement d’Arabes et l’autre d’Européens, des connaissances arabes qui le saluent « d’un signe de tête quasi imperceptible », jusqu’à ses copains d’enfance qu’il sent tout à coup distants. « Se peut-il que mes copains d’enfance, les Abdelbassir, Sofiane, Bilal, Chahine, et autres Gebril, qu’il appréciait tout particulièrement, avec qui il avait fait les quatre cents coups, lui fassent un jour la guerre ?  » Tout ce qu’il avait toujours considéré comme « normal » lui apparait soudain différemment, marqué par ce qu’il appellera par la suite « le syndrome d’Abane ». « (…) Il ne comprenait pas pourquoi il ne l’avait pas perçu plus tôt : dans son Algérie natale, il y avait dans un camp ceux qui possédaient presque tout et ceux qui ne possédaient presque rien.  »

Légitimité contre atavisme

De retour à Toulouse, Jean-Michel ne reprendra pas ses visites à Abane. Trop déstabilisantes. Cela lui vaudra, du prisonnier, une lettre compréhensive : « (…) vous avez reçu votre « dose », plus que vous ne pouviez supporter à 18 ans.  » Et Abane d’ajouter : « Qui sait ? Peut-être souffrirez-vous plus que les autres ? Vous appartiendrez à cette minorité qui admettra la légitimité de notre cause mais qui, emportée par le poids de l’atavisme, se sentira obligée de la combattre. » Le militant algérien terminait sa lettre par ces mots : « Je ne suis pas sûr de survivre aux périls qui m’attendent. Alors ne m’oubliez pas. »

La guerre en vain

La guerre d’Algérie débute officiellement le 1er novembre 1954 avec une série d’attentats qui vont ensanglanter ce week-end de la Toussaint. Abane Ramdane est libéré en janvier 1955. Il entre rapidement dans la clandestinité où il se voit confier la réorganisation du réseau FLN d’Alger. Jean-Michel Leutier obtient sa licence en droit en juin 1955. Renonçant à poursuivre ses études d’avocat, il résilie son sursis pour faire son service militaire en Algérie. Son pays. « Le barreau attendrait. Que serait un avocat pied-noir sans l’Algérie ? Rien. Aucune cause ne valait celle-là. » Début 1957, l’aspirant Leutier, tout juste sorti de l’Ecole des Officiers de Réserve de Cherchell, est envoyé sur le terrain où sa maitrise de l’arabe parlé est appréciée. « Mais, plus il évoluait sur le terrain, plus il subodorait que cette guerre était vaine en dépit des apparences : lui qui connaissait bien les Arabes décelait sans difficulté qu’ils ne voulaient plus les Français chez eux. » « Au printemps 1957, petit curé, je n’y croyais plus. »

L’ennemi intime

C’est à ce moment qu’il est envoyé en patrouille de nuit, dans le massif de Zelemta. Dans une mechta isolée, il trouve quatre hommes en réunion. Parmi eux, Abane Ramdane. « (…) j’étais aussi tétanisé que lui et j’avais pourtant une décision à prendre sur le champ.» Sans qu’un mot soit échangé entre les deux hommes, Jean-Michel le laisse partir, persuadé « que l’arrêter ne servirait plus à rien à l’échelle de l’histoire, que cela ne détournerait pas son sens, que l’appréhender ne modifierait pas un poil de la suite des évènements, ni le sort des Français d’Algérie (…) »
Il avait raison. Les évènements ultérieurs le lui confirmèrent « au centuple. » Néanmoins, Jean-Michel portera toujours en lui « le poids de cette sorte d’infamie », « le déshonneur d’avoir épargné le chef FLN. » Dans une sorte de fuite en avant suicidaire, il va continuer à accomplir son devoir en prenant souvent des risques individuels excessifs. Par deux fois, il sera grièvement blessé. La seconde finira par lui être fatale. Mais avant, il aura pu, auprès du « petit curé », soulager sa conscience déchirée. « (…) il reste que la nuit de Zelemta ne s’éclaircira jamais pour moi, elle demeurera toujours obscure, épaisse, profonde, sans lune, sans étoiles, elle me sera à la fois linceul et tombeau. »

René-Victor Pilhes a été, lui aussi, lieutenant en Algérie. En 1995, il a publié un roman, « le Fakir », dont le héros était également un ancien lieutenant de la guerre d’Algérie. Avec « la Nuit de Zelemta », il revient, avec une nostalgie bienveillante, sur ce terrain et cette époque qui l’ont marqué profondément. Il nous montre que, certes, les Pieds-noirs n’étaient pas « du côté de la justice  », mais pour autant, ils n’étaient pas tous des salauds. La majorité n’avait pas « démérité » « ni à rougir » de ce qu’ils avaient fait de l’Algérie. Avec « la Nuit de Zelemta », René-Victor Pilhes nous montre également que si les guerres sont souvent – toujours ? – absurdes, dans toutes, on trouve des individus qui réagissent comme ils peuvent face à cette absurdité. Et souvent, bien après, quand la guerre est finie et que le temps a rafistolé comme il a pu blessures physiques et morales, on en trouve d’autres pour les juger. Trop facile. C’est pour éviter cela que le « petit curé », devenu vieux, a pris la plume. Pour empêcher qu’un jour, la mémoire de son « ami Leutier », manipulée par des « quidams ou quidamesses » « soucieux de se distinguer à bon compte  », soit flétrie ou réduite en miettes. Et pour défendre l’honneur de ce jeune Pied-noir qui a eu l’intelligence de ne pas «  ajouter une erreur inutile au malheureux bilan de la guerre d’Algérie. » Abane Ramdane a bien existé. Un des leader du FLN, il sera assassiné par les siens en décembre 1957. Jean-Michel Leutier est apparemment un personnage de fiction. Le livre étant dédié  « à la mémoire de Pierre Cullin », on aimerait croire qu’il est le véritable Jean-Michel. Quoiqu’il en soit, « la Nuit de Zelemta » est un roman émouvant, écrit dans ce style passionné propre à René-Victor Pilhes. MO.

« La Nuit de Zelemta » – René-Victor Pilhes – Albin Michel

By | 2017-05-21T11:12:59+00:00 15 mars 2016|Déjà parus|0 Comments

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