L’Accident – Chris Pavone

Les mots qui tuent

L'Accident - Chris Pavone« Dans l’édition, on prétend sans cesse de ne pas avoir pu poser tel ou tel livre, être resté éveillé toute la nuit, ou l’avoir dévoré en une journée. Pour une fois, c’était la stricte vérité ».

Bombe à retardement

Le livre en question s’intitule « l’Accident ». Son auteur est « Anonyme ». Isabel Reed, agent littéraire dans une grande agence new-yorkaise, en a reçu le manuscrit sous forme photocopiée. Ce détail a son importance. S’il avait été envoyé sous forme numérique comme la quasi-totalité des manuscrits aujourd’hui, il n’aurait pas trainé sur un bureau, il n’aurait pas fait l’objet de multiples photocopies. Il n’aurait pas mis en danger tous ceux qui l’auront eu entre les mains. Bref, la situation n’aurait pas dégénéré.
Car ce manuscrit est dangereux. Du moins, s’il est publié. Il y est question de « choses incroyablement mauvaises », faites par « l’une des personnes les plus connues et les plus puissantes du monde  », Charlie Wolfe, un magnat des médias. Parmi ces choses, il y a l’accident qui donne son titre au livre, mais également des opérations médiatiques montées contre des dirigeants européens avec la complicité du gouvernement américain. Sûr que sa publication engendrerait « un immense scandale ». Par conséquent, « nombreux sont les puissants qui voudraient le faire disparaitre, s’ils avaient connaissance de son existence ». Isabel est consciente de tout cela. Et tout cela l’excite. A peine le manuscrit fermé qu’elle convie à petit-déjeuner un ami éditeur pour lui parler du projet. « C’est la bombe la plus énorme que tu ne liras jamais  ». Une folle journée vient de commencer.

Poursuite infernale

Au même moment, de l’autre côté de l’Atlantique, à Copenhague plus précisément, un homme est en train d’espionner un étudiant. Cet homme, c’est Hayden Gray, officiellement attaché culturel à l’ambassade américaine à Berlin ; en réalité, un agent de la CIA. Mais ici, il n’est pas en mission officielle. Il travaille en mode privé. Charlie Wolfe, le magnat mis en cause dans le manuscrit, a de bonnes raisons pour en soupçonner l’existence. Il a donc chargé Hayden Gray de désamorcer « la bombe  ». Autrement dit, d’empêcher le livre de sortir et de neutraliser son auteur. L’étudiant qu’il surveille a été repéré à partir de recherches qu’il effectuait sur internet autour de Charlie Wolfe. Hayden Gray se doute bien que ce n’est pas lui, l’auteur du manuscrit. Il pense qu’il est juste en train de vérifier « la véracité de l’histoire d’un autre » Et c’est cet autre qui l’intéresse. Il espère bien que l’étudiant le mènera à lui. Mais Hayden a commis une erreur majeure. À l’affut de signaux l’avertissant de l’apparition imminente du manuscrit, il a mis sous écoute électronique non seulement l’étudiant, mais également tous les acteurs du petit monde littéraire new-yorkais susceptibles de le recevoir et de le publier. Il n’a pas envisagé un seul instant que le manuscrit pouvait faire surface à l’ancienne, sous forme papier et non pas électronique. Quand il va l’apprendre une folle course-poursuite va se déclencher. Les choses vont s’emballer très vite et les « dommages collatéraux  », s’accumuler dans sa tentative d’arrêter « la marche inexorable du manuscrit vers le grand public. »

Comédie humaine

Dans le dossier de presse de « l’Accident », les Editions Fleuve Noir citent le New York Times, « Une lecture indispensable pour tout amateur de vrais thrillers… », et Stephen King, « Pour les mordus de l’angoisse, le meilleur thriller de l’année ». Si c’est le maitre incontesté du genre qui le dit… Néanmoins, ce n’est pas ce que je dirais de ce roman que j’ai beaucoup aimé. Je n’ai pas été pris par la peur, l’angoisse ou le frisson, en le lisant. Certes, l’intrigue est bien menée et la tension subtilement instillée tout au long du récit. Il y a des bons et des méchants, sans que l’on sache toujours qui est qui. Quelques assassinats. Et une scène quasi-finale digne d’un film de Tarantino.
Mais pour moi, l’intérêt du roman est ailleurs. Il est dans sa dimension sociétale. Dans « l’Accident », Chris Pavone observe la comédie humaine new-yorkaise avec un regard caustique redoutable qui n’épargne ni les acteurs ni le décor. Ainsi cet immeuble à l’architecture qui « empeste l’optimisme acharné de 2005, l’impudence de croire qu’il n’y aurait plus jamais autre chose que des valeurs immobilières montant en flèche, vite et sûrement. » Ou cette femme, magnat des médias elle-aussi qui « n’a pas écrit une ligne de ses douze livres, sans doute même pas les remerciements. » Ou encore ce producteur qui « incarne le croisement improbable entre la répulsion et l’attrait. Il est l’Amérique. » Et ainsi de suite. Sans pitié mais avec humour.

Héros fatigués

Il y a aussi la dimension psychologique du roman. Les personnages de « l’Accident », bons ou méchants, sont fatigués. Ils ont entre la moitié et les deux-tiers de leur existence derrière eux et jettent un regard plutôt désabusé sur ce qu’ils ont fait ou sur ce qu’ils sont devenus. Professionnellement, ils ont connu leur heure de gloire, ont fait partie des gens en vue dans leur milieu. Puis, sans même s’en rendre compte, ils ont glissé vers le banc de touche, poussés par des plus jeunes et plus voraces qu’eux. « Décrochage de milieu de carrière » comme on dit. Là-dessus, sont venus s’ajouter les accidents de la vie. Comme pour Isabel. « Elle avait commencé par mener une de ces vies à l’apparence enviable – la semaine de travail de quatre jours, la voiture de luxe pour se rendre d’un loft immaculé à la maison de plage à bardeaux, le bébé parfait et le beau mari, riche intelligent et drôle… Et puis. » Parce que, pour tous, il y a un « et puis ». Un grain de sable qui enraye la mécanique parfaite. Le rideau qui se déchire. Dans ce milieu, le divorce est un lieu commun. Pour Isabel, il y a eu, en plus, la perte de son enfant.

Compromis et trahisons

En outre, il y a toutes ces choses inavouables accumulées tout au long de la vie.  En vieillissant, elles commencent à peser lourd sur la conscience. La trahison est un thème essentiel du livre. Trahison de l’amour. Trahison de l’amitié. Trahison des principes. « (…) sa boussole morale s’était lentement déformée et avait fini par se recalibrer, le nord loin de pointer désormais vers la bonne direction (…) ».
Tout cela fait que les personnages de « l’Accident » ressentent comme une immense lassitude que l’apparition du manuscrit vient tout à coup secouer. Comme s’il était, pour chacun d’eux mais pour des raisons différentes, l’occasion inespérée d’une revanche, d’un rachat. « De faire quelque chose de bien dans ce monde. » Et de se réconcilier avec eux-mêmes. Mais on ne se refait pas une virginité comme ça. Il y a forcément un prix à payer. Et pas de ceux qu’on acquitte d’un coup de carte platinium. « Tous autant que nous sommes, nous avons passé nos vies entières à penser que nous étions des héros. Mais de toute évidence, il y a des méchants dans le monde. » Et ce ne sont pas forcément les autres.

Le monde des livres

« L’Accident » m’a beaucoup fait penser au « Bucher des vanités » de Tom Wolfe. Pas vraiment la même époque, mais un milieu assez semblable de happy few new-yorkais. Et surtout une parenté de style. Avec « l’Accident », Chris Pavone s’inscrit dans la lignée du « nouveau journalisme » – plus si nouveau puisqu’il remonte aux années 1970… Un récit entre fiction et reportage, avec des descriptions d’une précision redoutable. Et si « l’Accident » n’est pas écrit à la première personne – autre caractéristique du « nouveau journalisme » -, il sonne tellement juste dans son évocation du milieu de l’édition, de ses acteurs et de ses mœurs, qu’on se dit que, forcément, cela sent le vécu. Effectivement, Chris Pavone a travaillé pendant près de vingt ans dans l’édition. De quoi lui laisser le temps de prendre des notes.
Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le portrait qu’il nous restitue n’est pas très flatteur. Luttes de pouvoir, appât du gain, intégrité contre succès, duplicité… Pas joli joli. Mais comme pris de remord pour ce portrait à charge, Chris Pavone corrige le tir à la fin de son roman, dans des remerciements qu’on espère bien écrits par lui ! « Le monde de l’édition est peuplé de gens dévoués, cultivés et créatifs qui travaillent très dur, souvent pour un salaire ridicule, et presque toujours sans recevoir aucune reconnaissance pour leur dur labeur. » S’ensuit la liste de tous ceux qui sont intervenus de près ou de loin dans la publication de « l’Accident », de son agent au libraire disposant le livre sur une table. Une liste digne d’un générique de superproduction hollywoodienne. Bel hommage au monde du livre. Pour paraphraser le New York Times, je dirais simplement de « l’Accident » : « une lecture indispensable pour tout amateur de bon roman. » MO

« L’Accident » – Chris Pavone – Fleuve noir

By | 2017-05-21T11:14:06+00:00 30 janvier 2016|Déjà parus|0 Comments

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