Lagos Lady – Leye Adenle

 La dame de fer

Lagos lady - Leye Adenle« Regarde à Lagos, il y a des églises partout. Il s’en construit de nouvelles chaque jour. Les pauvres sont désespérés. Ils se tournent vers Dieu pour obtenir de l’aide et, quand ça ne fonctionne pas, ils s’en remettent au crime. Les jeunes hommes deviennent des escrocs, des braqueurs. Les filles se prostituent. Certains se tournent vers la magie noire. Tout comme ils croient en Dieu, ils croient au diable. »

Lagos, 22 millions d’habitants. Ville de contrastes, titrerait un dépliant touristique. Sauf que la capitale du Nigeria ne figure pas parmi les destinations préférées des touristes. Plutôt déconseillée même. Et pour cause. Pour quelques privilégiés vivant dans des quartiers hautement sécurisés, l’immense majorité de la population vit dans une misère crasse.  À Lagos, vivre rime avec survivre. L’argent impose sa loi. Ceux qui en ont se croient tout permis. Ceux qui n’en ont pas sont prêts à tout pour en avoir. Et dans les rues, les cadavres se ramassent à la pelle.

Lagos, police d’Etat

Ainsi, le premier soir à Lagos de Guy Collins. Journaliste à Londres dans « une chaine d’actualité sur Internet », il vient de débarquer au Nigeria pour couvrir les élections présidentielles. À la sortie du club où il s’est aventuré pour boire quelques verres, le corps d’une fille dont les seins ont été tranchés, est balancé dans le caniveau. Apparemment, victime de tueurs rituels. « Ils lui ont coupé les seins pour leur juju, leur magie noire. C’est les politiciens, à cause des élections. Ils font du juju pour gagner les élections. » La police ne tarde pas à débarquer. Fidèle à son habitude, elle embarque tous ceux encore présents sur les lieux. « Les gens arrêtés sur la scène du crime n’étaient pas des criminels, et tout le monde le savait. Mais cela aurait fait mauvais effet s’ils n’avaient interpelé personne. » Sans parler que les « suspects » arrêtés allaient devoir payer une « caution » pour retrouver leur liberté, caution qui rejoindrait directement les poches des policiers. Guy, qui a eu l’imprudence de se déclarer journaliste, fait partie de la rafle. Pourtant, le taxi nigérian qui l’avait conduit à Heathrow, l’avait prévenu. Les policiers « détestent les journalistes étrangers. » Ils leur reprochent d’avoir un peu trop tendance à faire un portrait « injuste » du Nigeria et de mettre la plupart de ses maux sur le dos de « la corruption policière. » Trop tard. Le voilà débarqué dans « un bungalow à moitié déglingué, dont le porche était éclairé par une unique ampoule ». À l’intérieur, des prostituées et des policiers excités, « armés de kalachnikovs prêtes au combat (…). » « On aurait dit un bordel rempli de soldats à cran et de macs inflexibles. » Enfermé dans une cellule avec « un tas de corps salement amochés qui saignaient sur le sol de béton brut, » il va assister à l’exécution en direct d’un suspect de vol. Boum, balle dans la tête. Bienvenue à Lagos.

La bonne Samaritaine

Heureusement, le séjour de Guy en enfer ne va pas durer longtemps. Il est rapidement libéré grâce au coup de bluff d’une fille qu’il n’a jamais vue. Elle s’appelle Amaka. C’est l’héroïne de « Lagos Lady ». Sacrée personnalité. Amaka travaille pour une association, « Les Bons Samaritains », qui aide les prostituées. « Nous leur apportons des conseils, un soutien financier, un toit pour celles qui n’en ont pas, une assistance médicale, ce genre de choses. La prostitution est illégale au Nigéria, si bien que personne ne se préoccupe de ces filles. Elles se font agresser, extorquer de l’argent, violer, tuer, la totale. » Le meurtre de ce soir en témoigne. « (…) Les assassins sont des hommes puissants. Les médias ne s’en mêleront pas, parce qu’ils craignent ces hommes. La police n’enquêtera pas sur ce meurtre ni sur les filles qui disparaissent tous les jours. Pourquoi ? Parce que les flics ont trop peur des gros bonnets et de la soi-disant magie noire pour laquelle ils se servent des filles. Quand j’ai appris qu’un journaliste étranger avait tout vu, j’ai eu une illumination. » Elle est venue le tirer de là pour qu’il écrive l’article qui ne sera jamais écrit au Nigeria. « Vous avez assisté à quelque chose d’atroce. Vous pouvez y faire quelque chose : vous pouvez raconter au monde entier ce que vous avez vu. »

Superwoman

En marge de son activité officielle, Amaka en a une autre, secrète. Avec la complicité des prostituées qui lui fournissent des informations, elle s’est constitué un fichier sur tous les hommes qui ont recours à des prostituées à Lagos. La NSA à elle toute seule. « Ce dossier me sert à protéger les filles. Quand un homme veut en emmener une, elle m’envoie le numéro d’immatriculation de sa voiture. Je vérifie dans mes archives, et je lui dis à quoi s’attendre, combien elle peut lui demander, ce genre de trucs. » Pour la sécurité d’Amaka comme pour celle des filles, elles ne l’ont jamais rencontrée. Elles ne communiquent que par téléphone. Pour ces filles des rues et des trottoirs, Amaka est « comme Mère Teresa ». Une mère Teresa matinée de James Bond girl. Ou de Superwoman. Car pour mener à bien sa mission, Amaka n’hésite pas à prendre des risques et à payer de sa personne. D’où les mises en garde de ses amis « J’ai peur pour toi, sister. Tu te prends pour Superwoman ou je ne sais quoi, mais je n’arrête pas de te le répéter : tu es au Nigeria, ici. Tu ne peux pas te balader partout en menant ta petite guerre personnelle contre le vice et la corruption. » En vain.

Reservoir dogs

Dans le collimateur d’Amaka, il y a Chief Amadi. Il y a quelques années, « ses potes et lui avaient ramassé six filles et aucune d’entre elles n’était jamais revenue. » Ancien gamin des rues qui vendait des mouchoirs en papier dans les embouteillages, il est sorti de la misère et de la prison par l’entremise d’un homme qu’il n’a jamais rencontré, « la Voix ». Grâce à lui, Chief Amadi est devenu riche. Très riche. Villa avec « piscine en forme de cœur », « dernier modèle de Mercedes chaque année » et comptes en Suisse. Pas question pour lui de revenir un jour dans la misère. Donc pas question de refuser quoique ce soit à « la Voix ». Même quand elle interrompt, en pleine nuit, un de ces plans à trois qu’il affectionne, pour l’envoyer faire du ménage. « Catch-Fire devait mourir, et tous ceux auxquels ce jeune débile avait parlé devaient mourir aussi, si possible avant l’aube. » Mais la mission de Chief Amadi ne va pas se dérouler comme prévu. D’une part, il va devoir gérer un règlement de comptes entre voyous – l’occasion d’une scène d’un pur style tarantinesque – ; d’autre part il va devoir affronter la tenace Amaka.

Pièces détachées

Car celle-ci veut absolument découvrir ce que cache la façade affable du Chief. Elle ne va pas être déçue. L’argent, encore une fois, mène la danse. Une danse macabre entre magie noire et « business de pièces détachées. » Pas de voitures. De corps humains. Ce qui reste, quand Dieu reste sourd à vos prières, pour « éloigner la malchance, guérir des maladies, porter bonheur et vaincre des ennemis. » Cette fois, Amaka a levé du lourd. Du lourd et du très dangereux. Heureusement pour elle, Guy Collins veille. Car le journaliste ne s’est pas contenté d’accepter d’écrire un article sur les Bons Samaritains ; il est aussi tombé amoureux de la belle Amaka. « Elle était grande – pas loin d’un mètre quatre-vingt. Elle avait un corps tonique, mais féminin : elle faisait de l’exercice. Elle se tenait droit et sa démarche naturelle la rendait encore plus sexy. » Soupir.

« Lagos Lady » est le premier roman de Leye Adenle, Nigerian vivant à Londres. Au début, j’ai trouvé son livre un peu incertain, comme si l’auteur hésitait sur le ton à adopter ; humour ou sérieux ? Une hésitation probablement liée à la personnalité de son journaliste anglais, personnage un peu falot, gaffeur sans envergure qu’on a du mal à prendre au sérieux. D’où un début du livre qui tient plus des tribulations à Lagos d’un Pied Nickelé du journalisme, que du polar. Et puis, au fur et à mesure que l’intrigue se met en place, Leye Adenle réussit à ajuster le ton. Vers le noir. Très dense. A Lagos, que ce soit dans les résidences de luxe de Victoria Island ou dans les rues interlopes de Ojuelegba ou Surulere, une vie ne vaut pas grand-chose. Et pas grand-chose, c’est déjà beaucoup. Mais il y a aussi des gens comme Amaka, qui ne baissent pas les bras et tous les flics ne sont pas des pourris. Enfin, pas complètement. « Lagos Lady » nous raconte tout ça avec de l’action, du suspens, des fausses pistes ; tout ce qui, en fin de compte, fait un bon roman noir. Le livre refermé, je ne me suis pas dit, tiens j’irais bien à Lagos. En revanche, je sais que c’est avec plaisir que je lirai la suite de « Lagos Lady ». Car de la même façon que le plaisir du lecteur s’accroit à mesure qu’il avance dans le récit, il semblerait que Leye Adenle ait pris également un plaisir croissant à l’écrire. Au point d’avoir eu envie de prolonger l’exercice. La scène finale de « Lagos Lady »  ressemble fort au début d’une suite. À suivre donc. MO

« Lagos Lady » – Leye Adenle – Métailié

 

Leye AdenleLeye Adenle sera présent à Quais du Polar, à Lyon, du 1er au 3 avril 2016

By | 2017-05-21T11:12:40+00:00 23 mars 2016|Déjà parus|0 Comments

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