Le dernier tigre rouge – Jérémie Guez

Voyage au bout de l’Indo

Jérémie Guez - Dernier tigre rougeHanoi, mars 1946. Le Vietnam est indépendant depuis le 2 septembre 1945. Cela n’empêche pas un corps expéditionnaire français de débarquer comme en pays conquis. « Comme si rien n’avait changé ». Quelques semaines auparavant, des émeutes à Saïgon ont fait des victimes parmi « la population blanche et métisse ». Assurer la sécurité de ces populations offre à la France, inconsolable de cette indépendance autoproclamée, une occasion en or de remettre les pieds en Indochine. Elle la quittera définitivement huit ans et des milliers de morts plus tard…

Les hommes qui débarquent ce jour là sont tous des légionnaires. Autrement dit, pas n’importe quels soldats. Une communauté hétérogène d’hommes de tous pays, avec, chacun, enfouie au plus profond d’eux mêmes, une fêlure intime irrémédiable. Une rupture amoureuse. La justice aux trousses. Une expérience douloureuse. Peu importe. Juste une envie d’oublier. De se faire oublier. De tourner une page. De commencer une nouvelle vie. « Un légionnaire n’a pas de passé ». Ca tombe bien.
Parmi eux, Charles Bareuil. Sa fêlure à lui, c’est la mort tragique de sa compagne et son impuissance à la sauver. Etudiant en philosophie à Paris, il y avait rencontré Elena, une jeune Serbe. Une belle histoire d’amour s’annonçait, ainsi qu’un enfant. Au début de la guerre, ils avaient fui la France pour s’installer en Yougoslavie. Mais l’histoire avait tourné court. Elena avait été victime du « massacre systématique des populations serbes » par les Oustachis croates. Après s’être battu un moment contre les Nazis, aux côtés des monarchistes serbes, Bareuil avait rejoint les forces françaises libres et participé au débarquement de Normandie. Après la guerre, incapable de retourner à une vie normale, il avait rejoint la Légion. Comme les autres, « pour des raisons obscures, celles pour lesquelles les gens se battent et tuent, pour venger, pour reconquérir les fantômes, pour ressusciter des êtres vivant dans les mémoires et les coeurs morts ».
Bareuil découvre l’Indochine « avec éblouissement et respect pour la nature et pour les hommes qui s’accommodaient d’elle ». Il respecte les civils vietnamiens avec lesquels il est prêt à fraterniser. « J’ai vécu dans un pays occupé, je sais ce que c’est ». Mais la réalité est là pour lui rappeler qu’on ne fait pas la guerre avec de bons sentiments. Ceux qui vous invitent à partager leur repas un jour n’hésiteront pas à vous tirer dessus le lendemain. Amère expérience. « On est en guerre. Pour eux tu es et tu resteras un ennemi. Ce sont des communistes », lui dira son camarade Gordov, un Russe. Gordov, Padovani, Litvak, Benes, …, sont de ceux qui traversent ce récit. Tous des légionnaires. Tous prêts à se sacrifier pour protéger leurs compagnons d’armes. Des hommes dont la présence rassure et la disparition meurtrit. La nouvelle famille de Bareuil. Celle qu’il s’est choisi.

Tireur d’élite, Bareuil est affecté à une patrouille chargée de « nettoyer » la RC5, la route coloniale reliant le port de Haiphong à Hanoi. Depuis quelques temps, elle est rendue impraticable par des « tireurs embusqués, invisibles, qui font tomber les hommes comme des mouches ». De ces missions, il rentre épuisé d’avoir abattu autant d’êtres humains, « insectes grossis » « venus danser dans sa lunette » « qui s’effondraient tous d’une manière différente quand claquait la détente sous son doigt ». Il ne lui reste plus alors qu’à enquiller les verres d’alcool « jusqu’à assommer son corps et abrutir sa conscience ». Car Bareuil en a toujours une. Si les épreuves vécues sont venues à bout de ses idéaux, elles ont laissé intacte sa conscience d’humaniste. Un jour une patrouille tourne mal. Les deux compagnons de Bareuil sont abattus. Apparemment, en face aussi ils ont des tireurs d’élite. Blessé au bras, Bareuil est stoppé dans sa tentative de repli, par l’un d’eux. « Pas vietnamien. Pas chinois. Occidental. Jeune. Trop pour faire la guerre ». Mais au lieu de l’abattre, l’homme abaisse son fusil et disparait dans la jungle. Dès lors Bareuil sera obsédé par cet homme. Il est persuadé qu’il s’agit d’un déserteur de l’armée française. Il veut le retrouver. Savoir qui il est, pourquoi il l’a épargné. Et le tuer pour venger ses camarades. Le destin lui sera favorable. Les routes de ces deux-là se croiseront à nouveau.
La vie est ainsi faite que, même dans les contextes les plus défavorables, les plus hostiles, il y a toujours une place pour l’amour. Pour Bareuil, il naitra d’une rencontre fortuite avec une jeune Vietnamienne. Mais Hoa n’est pas seulement Vietnamienne, elle se bat également aux cotés du Viet-minh … Coucher avec l’ennemi est-ce trahir son pays? Bareuil n’en a cure. En bon légionnaire, il se bat « d’abord pour les camarades » qui sont à ses côtés. Et il sait qu’il ne les mettra jamais en danger. Plutôt mourir. De son côté, Hoa sait qu’elle « restera toujours viet-minh ». Cela ne les empêche pas de « chasser la guerre » en se « mélangeant » à la nuit tombée, « camp contre camp, corps contre corps ». Mais la réalité se rappelle toujours au bon souvenir des doux rêveurs. Surtout en temps de guerre. « Ne pas oublier les raisons pour lesquelles on est ici ».

Avec « Le dernier tigre rouge », Jérémie Guez, jeune auteur de polar au talent déjà récompensé, sort de son domaine de prédilection – la ville, la nuit et ceux qui les fréquentent – pour se transporter cinquante ans plus tôt, en pleine guerre d’Indochine. Mais si l’époque et le décor changent, le talent reste. Ce roman, publié dans la collection « Grands détectives » de chez 10-18 – ce qui ravit Jérémie – aurait eu tout autant sa place dans une collection de littérature « blanche ». En le lisant, impossible de ne pas penser à ces auteurs des années 50, complètement passés de mode aujourd’hui, qui ont transporté, en leur temps, bien des lecteurs. Au hasard – enfin, pas tout à fait – je citerais Pierre Mac-Orlan, Joseph Peyré, Blaise Cendrars, Pierre Benoit, Pierre Boulle et, pourquoi pas, André Malraux. Du beau monde donc. De ceux qui savaient nous conter des histoires profondément humaines, toutes chargées d’aventure, d’amitiés viriles, de feu et de sang. De cœurs qui s’emballent de peur ou d’amour. A lire donc cette histoire couleur sépia, bel hommage à ces combattants de l’inutile que furent les légionnaires qui « firent l’Indo ». MO

« Le dernier tigre rouge » – Jérémie Guez – Editions 10-18

By | 2015-12-17T15:58:26+00:00 14 mai 2014|Déjà parus|0 Comments

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