les Chemins de la haine – Eva Dolan

Les damnés de l’Angleterre

Chemins de la haine - Eva Dolan« Ils travaillaient dur, ils faisaient tout ce qu’on leur demandait de faire, et ils étaient quand même traités comme des animaux. Ces Anglais étaient des ordures. Et pas seulement ceux qui gagnaient leur vue sur leur dos. Les autres aussi, qui savaient ce qui se passait et qui ne faisaient rien pour l’arrêter. Ils ne valaient pas mieux. Ils voulaient qu’on prenne soin de leurs vieux, de leurs malades, qu’on nettoie leurs bureaux, leurs usines, mais jamais ils n’accepteraient de travailler dans des conditions pareilles.  »

Crise et pauvreté

Peterborough est une petite ville au nord de Londres. Une ville à l’activité industrielle aujourd’hui révolue. « La ville entière respirait la pauvreté depuis la crise financière. Il y avait moins de voitures sur la route, moins de gens qui sortaient dans les bars le soir. Gap avait fermé, Topshop aussi. Les seuls magasins qui ouvraient dans le centre-ville étaient les « Tout à 1 £ » et les boutiques de rachat d’or en cash. » Le soir, du fait des mesures de restrictions budgétaires de la mairie, seul un lampadaire sur deux diffuse sa lumière orange. « Tout dans la ville donnait l’impression de partir en miettes. » Un décor idéal pour une histoire bien sombre.

Rêve et réalité

Depuis les années 50, Peterborough a connu des vagues successives d’immigration. Ce furent d’abord les Indiens, les Pakistanais, les Antillais, issus des anciennes colonies britanniques. Puis arrivèrent les Portugais, les Espagnols. Dans les années 90, après la chute du Mur, ce furent les Polonais. Aujourd’hui, ce sont les Slovènes, les Estoniens, les Bulgares. Quelle que soit l’époque, quel que soit le pays d’origine, la motivation est la même. Trouver un travail, gagner de l’argent et, éventuellement, revenir au pays les poches pleines. Ça, c’est le projet. Le rêve. Ensuite, il y a la réalité. Le cauchemar. Les boulots durs, les salaires maigres, le logement indécent. L’exploitation. Parfois, jusqu’à la mort. Surtout quand on est clandestin.

Abri et sans-abri

Dans le jardin d’un petit pavillon, tôt le matin, un abri s’est consumé sous les flammes. A l’intérieur la police trouve le corps calciné d’un homme. Qui était-il ? Un SDF ? Un « locataire » ? A Peterborough, nombreux sont les abris de jardin ou les garages reconvertis, en toute illégalité, en logements de fortune pour immigrés. « Ils se louaient 400 livres par mois. » Ah quand même. Les habitants du pavillon, un jeune couple d’Anglais, les Barlow, n’ont rien vu ni entendu. C’est un voisin qui a appelé les pompiers. Et puis il y a ce détail bizarre : la porte de l’abri était cadenassée… de l’extérieur.

Zigic et Ferreira

Le lieutenant Zigic est chargé de l’enquête. C’est lui qui dirige la « Section des crimes de haine » de la police de Peterborough. Une promotion qu’il doit en partie à son statut d’immigré de la troisième génération. La direction voulait « quelqu’un juste ce qu’il faut de différent  ». Un nom d’origine étrangère susceptible d’écarter toute suspicion de racisme. Un nom que certains se faisaient un malin plaisir d’écorcher – « c’étaient ceux-là aussi qui voulaient toujours savoir d’où il venait. D’où il venait vraiment.  » Pour le seconder, une Anglaise issue elle aussi de l’immigration, le sergent Ferreira. Un vrai pitbull. Quand on a grandi comme enfant d’immigrés, qu’on est femme et qu’on travaille désormais dans « l’ambiance de vestiaire qui règne chez les flics en uniforme », on apprend non seulement à se défendre mais également à attaquer la première. Juste une question de survie. Et pour le sergent Ferreira qui travaille beaucoup à l’instinct, pas de doute, les Barlow sont coupables.

Phil et Gemma

Phil Barlow, « stature d’un rugbyman dans un jean mal coupé », beaucoup de bijoux en or sur les mains et autour du cou, est entrepreneur indépendant dans le bâtiment. Auto-entrepreneur comme on dit aujourd’hui. Mais le travail se fait rare. « (…) ils ne vont pas s’amuser à me payer deux cents balles la journée quand ils peuvent faire faire le boulot par un Polak pour soixante. » C’est clair.
Gemma Barlow, « trois teintes de mèches différentes dans ses cheveux mi-longs », est raciste jusqu’au bout de ses « longues prothèses d’ongles avec french manucure. » Le couple aimerait bien avoir un enfant, mais n’y arrive pas. Ils mettent de l’argent de côté pour financer une fécondation in vitro. D’un premier mariage, Phil a néanmoins un ado qu’il récupère le week-end. Tous les deux ont commencé par affirmer qu’ils ignoraient que quelqu’un logeait dans leur abri de jardin, avant de se prendre les pieds dans leur mensonge et d’être obligés de revenir sur leurs propos. Trop tard. L’ombre du soupçon leur colle désormais à la peau comme le sac de couchage au cadavre calciné de la victime.

Loup et agneau

La victime s’appelait Jaan Stepulov, un Estonien débarqué de Tallinn deux ans auparavant. Ses traces de doigts laissées sur le cadenas de l’abri ont permis de l’identifier. « Spécialisé dans la mendicité, tendance agressive », il avait déjà fait l’objet de plusieurs interpellations. Mais impossible de le retrouver. Les gens ne sont jamais très coopératifs avec la police. Surtout quand leur situation est fragile, à la limite de la légalité. Non, je ne le connais pas. Non, je n’ai rien vu. Non, je n’ai rien entendu. Paradoxalement, les rares qui acceptent de témoigner ne tarissent pas d’éloges sur lui. « Un homme tellement charmant. » « Un brave petit gars. » « Une perle. » Alors, loup ou agneau ? Personne n’est jamais totalement ou blanc ou noir.

Viktor et Paolo

Par un travailleur portugais qui avait croisé Stepulov, les enquêteurs vont apprendre qu’il était venu en Angleterre pour retrouver son frère, Viktor, dont il était sans nouvelles depuis deux mois. Un soir, Viktor avait appelé Jaan pour lui dire qu’il était en danger. Depuis, plus rien. Le numéro de téléphone n’est plus attribué. De son côté, Marco, le Portugais, est lui aussi sans nouvelles de son cousin, Paolo. Depuis onze mois.

Gangmaster

Marco et Stepulov s’étaient croisés chez Andrus Tombak, un de ces exploiteurs sans scrupule de la misère humaine. Un proxénète de la mondialisation. Dans son pavillon, il entasse pour 90 £ par semaine, les travailleurs immigrés. Six par chambre. Trois matelas par terre. « Les hommes y dormaient deux par deux, dos à dos, chacun recroquevillé de son côté. » Des bêtes dans une étable. Mais l’exploitation ne s’arrête pas là. Tombak ne se contente pas de loger les travailleurs ; il est également celui qui les place chez des employeurs. C’est un « gangmaster » comme on les appelle ici. « (…) il contrôlait leur salaire, décidant quand il leur était versé et combien ils recevaient. » Sans oublier d’empocher au passage sa commission. Personne ne se rebellait. Pas de choix. « La situation était la même partout. » Zigic et Ferreira, eux, n’ont rien ni à craindre, ni à perdre. Ils ne vont pas hésiter à tout remuer. Et ils vont découvrir qu’il y a encore pire qu’Andrus Tombak.

Eva Dolan maintient le suspense jusqu’au bout. Les pistes boueuses qu’elle nous fait suivre ne conduisent pas forcément au coupable mais ce qu’elles nous montrent au passage vaut le détour. Bien moche. Bien sale. Le livre refermé, ce n’est pas tant pourquoi tant de haine qui nous vient à l’esprit, que pourquoi tant de cruauté ? Bien sûr qu’il y a de la haine dans ce roman. Mais cette haine est simplement pathétique. C’est celle des petites gens, laissés sur le bord de la route de la mondialisation et qui voient les émigrés qui l’empruntent comme des envahisseurs. Cette haine de pauvre s’exprime dans les propos, les tags sur les murs, mais ne passe pas à l’acte. Les immigrés, partis loin de chez eux – « Long way home », le titre original du livre – en quête de meilleure fortune, sont victimes non pas tant de la haine raciste mais simplement de la méchanceté et de la cruauté tapies au plus profond de la nature humaine. Par vengeance, par cupidité ou par lâcheté, elles sont prêtes à jaillir et à se déchaîner sur la première cible qui passe. La plus facile bien sûr. La plus faible. La plus vulnérable. Celle qui n’a pas les moyens de se défendre. Et dans tous les pays du monde, l’immigré est la cible idéale pour ce déchaînement. Il n’y a qu’à voir ce qui se passe en Libye avec les émigrés subsahariens.
Ce drame des temps modernes, Eva Dolan – dont c’est le premier livre ; d’autres ont suivi – nous le raconte sans esbroufe et avec justesse. Rien n’échappe à son regard acéré. La précision des descriptions ou des portraits sont dignes d’un reportage à l’ancienne, du temps où les journalistes prenaient le temps de l’investigation. L’enquête est lente. Les suspects se succèdent. Les pièces du puzzle s’assemblent laborieusement. Le couple d’inspecteurs, Zigic et Ferreira, chacun avec ses failles, avance comme il peut, avec les moyens du bord – « Vingt pour cent de budget en moins. () Tout ce dont les électeurs se désintéressaient, n’était pas indispensable. » -, une hygiène de vie catastrophique – trop de sandwichs, trop de café, trop de cigarettes, trop d’alcool – mais un sens inaltérable du devoir. Un peu comme leurs collègues de Baltimore, Jimmy et Kimma. « On ne choisissait pas ce métier si on n’en avait rien à faire. » Vous, choisissez de lire « les Chemins de la haine » si vous en avez à faire des bons polars qui racontent la violence du monde. Ou plutôt, celle des hommes qui l’habitent. MO.

« les Chemins de la haine » – Eva Dolan – Liana Lévi

By |2018-02-27T10:18:41+00:006 janvier 2018|Déjà parus|0 Comments

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