Les sept vies du Marquis – Jacques Ravenne

Sade, l’intégriste du plaisir

Jacques Ravenne - Sept vies du marquis« Libertin sous Louis XV, prisonnier sous Louis XVI, politique sous la Révolution, écrivain sous le Directoire, réputé fou sous l’Empire, en voilà déjà cinq ». Cinq vies que Fouché, ministre de la police, attribue au marquis de Sade. On est le 18 juin 1815, le jour de la bataille de Waterloo. Fouché a convoqué Armand de Sade, le fils cadet du marquis. Donatien de Sade est décédé depuis six mois. Ses écrits ont été brûlés. Mais on n’a pas trouvé trace des Mémoires que, paraît-il, il écrivait. Et cela inquiète le ministre. Sa vie a croisé celle de Sade durant la Révolution et qui sait ce que ce diable de marquis a bien pu écrire sur leur rencontre … Mais on ne retrouvera jamais les Mémoires du marquis. Il est fort probable qu’il n’ait pas eu le temps de les écrire, se contentant d’en rédiger le plan. Dommage. Car la vie de Donatien Aldonze François de Sade fut un véritable roman, plein de révoltes et de jouissances.

Il est bien connu, les chiens ne font pas des chats. En matière de libertinage, le pedigree du marquis était chargé. Son père, Jean-Baptiste, comte de Sade, était réputé pour savoir plaire aux femmes et pour son « talent érotique » auquel Voltaire rendit hommage en deux vers. Le jour de la naissance de son fils Donatien, alors que sa femme risquait sa vie dans les douleurs de l’accouchement, Jean-Baptiste batifolait avec une de ses maitresses. Dans le genre, l’oncle de Donatien, l’abbé Jacques de Sade, n’était pas mal non plus. A 17 ans, « il s’était fait prendre avec une putain qu’il besognait en soutane ». Et quand il ne travaillait pas sur sa biographie de Pétrarque, il partageait ses nuits entre une mère et sa fille qu’il avait installées près de lui « pour sa convenance particulière ».
Mais si le comte de Sade est un amant remarquable, il est un piètre gestionnaire. Couvert de dettes, il ne trouve d’autre solution pour se refaire que d’imposer un mariage à son fils Donatien. « Dans un mariage, les intérêts souverains l’emportent toujours sur la vérité des sentiments ». Voilà donc le jeune marquis épousant, à 23 ans, Renée-Pélagie de Montreuil. La jeune femme a « les cheveux couleur paille séchée, la poitrine en planche à pain, les hanches en fuite… ». Et trois cent mille livres de dot. « Le triste physique » de son épouse amène rapidement Donatien à s’offrir des extras. Cinq mois après son mariage, il fait connaissance avec la prison de Vincennes. Il a un peu trop joué du fouet avec une catin, Jeanne Testard, qui a déposé plainte. Le vice étant « une maladie incurable », il recommencera. Une certaine Rose Keller, poignets et chevilles liés, goutera à son tour du fouet de Donatien. L’épisode vaudra à Sade sept mois de prison. Mais grâce à l’intervention de sa belle-mère, Madame de Montreuil, il échappera au cachot et sera placé en résidence surveillée, dans son château de La Coste, en Provence. La belle-mère profitera d’avoir le champ libre pour brûler « tout ce qui pouvait rappeler les errances libertines de Sade. Gravures, fouets, martinets… ». Echappera à l’autodafé un carnet rouge où Sade consignait notes, réflexions et autres récits. C’est sa belle soeur, Anne de Launay qui l’avait subtilisé. « Et j’ai tout lu » lui avouera-t-elle en le lui rendant quelques mois plus tard. Anne de Launay sera avec la marquise Laure-Victoire de Lauris, les deux femmes de la vie de Sade. Le père de la marquise se mettra en travers de leur amour, jugeant la réputation de Sade trop sulfureuse. Quant à sa jeune belle sœur, elle l’accompagnera dans sa fuite à Venise, après l’affaire de Marseille. Pendant deux jours, aidé par son valet, le marquis s’était livré à ses perversions sexuelles à base de multiples coups de fouet et de sodomie, « le grand plaisir de Sade ». Résultat, « deux prostituées à l’agonie » et une condamnation à mort par contumace. Sade finit par être arrêté et incarcéré à nouveau à Vincennes.
En 1789, à la veille de la Révolution, on le retrouve à la Bastille où il a été transféré. Dix ans qu’il est enfermé. « Dix ans que je croupis à cause de cette pourriture à Versailles ». A la demande de Madame de Montreuil qui souhaite le mettre définitivement hors d’état de nuire, le roi a émis à son encontre une lettre de cachet. Jusqu’à contrordre, voilà Sade condamné à l’enfermement. Mais il n’a rien perdu de sa rage. Dans un trou du mur de sa cellule, il a dissimulé un rouleau de plusieurs centaines de pages, « collées patiemment l’une à l’autre ». Son titre, « Les 120 journées de Sodome ». Sade a prévu de le faire sortir de prison, glissé dans un étui en bois confectionné sur mesure et dissimulé dans les parties intimes de Pélagie, sa femme. « Rien de tel que la plus profonde des intimités pour cacher ses secrets ». Mais transféré à l’asile de Charenton, il ne pourra réaliser son projet et son manuscrit sera – provisoirement – perdu dans les soubresauts de la prise de la Bastille. Avec la Révolution et l’abolition des lettres de cachet, Sade retrouve la liberté. Impossible qu’un enragé comme lui ne trouve pas, dans l’effervescence ambiante, un rôle à sa mesure. En novembre 1793, devenu Louis Sade – « le prénom a changé, la particule a disparu » – il est à la tête de la section des Piques. Une des plus radicales de Paris. « Des excités qui ne parlent que de brûler des églises, massacrer des prêtres, boire le sang des aristocrates ». Depuis l’âge de 4 ans, Sade nourrit pour la religion et pour « le Crucifié » une haine virulente. Devant la Convention, il compte affronter Robespierre, « cet apôtre de la Vertu… tout juste bon à couper des têtes … un castrat de la politique, un émasculé de l’intelligence » et réclamer « la destruction de toutes les religions en France ». Mais entre les deux hommes, « même détermination, mêmes excès », il y en a un de trop. Ceux qui connaissent l’Histoire savent que Robespierre a fini sur l’échafaud. Il est fort probable, en revanche, qu’ils ignorent que Sade n’est pas étranger à ce destin…

Tout cela et bien d’autres choses sur la vie de Sade et le Paris du XVIIIe siècle, on le découvre en lisant « Les sept vies du marquis ». Jacques Ravenne est l’auteur à succès – avec son complice, Eric Giacometti – des aventures d’Antoine Marcas, flic et franc-maçon. Neuf romans, traduits dans seize pays et vendus à plus d’un million et demi d’exemplaires. Pas de doute, il sait raconter les histoires. Mais ici, on est loin des codes du thriller. En une succession de tableaux, Jacques Ravenne esquisse ce que fut la vie mouvementée du divin marquis. C’est en visitant, à 20 ans, le château de La Coste, qu’il est tombé « épris de Sade ». Avec ce livre, il a voulu nous faire partager sa passion. Mission accomplie. Personnellement, je n’ai pas lu Sade et je ne connaissais rien de sa vie avant de lire « les Sept vies du marquis ». J’y ai découvert un homme passionné, excessif – l’un allant souvent avec l’autre – , courageux et libre. Donatien de Sade a payé cher son refus de tout compromis avec ce qu’il était, – « ou je suis ce que je dois être ou je ne le serai jamais » – passant une grande partie de sa vie enfermé ou en résidence surveillée. « Ce n’est pas ma façon de penser qui a fait mon malheur, mais celle des autres ». Respect. En cette année du bicentenaire de sa mort, « les Sept vies du marquis » est une agréable introduction à l’œuvre de Sade. Le livre refermé, la tentation est grande de se pencher sur un roman du sulfureux marquis. Avec ou sans fouet. MO.

« Les sept vies du Marquis » – Jacques Ravenne – Fleuve Editions

By | 2015-12-17T16:03:54+00:00 21 mars 2014|Déjà parus|0 Comments

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