Les Yeux fardés – Lluis Llach

Passion catalane

Yeux fardés - Lluis LlachGerminal a quatre-vingt-sept ans et porte beau encore. Cheveux blancs, « traits fins et virils » et des yeux « outrageusement maquillés de traits bleus, vulgaires mais étudiés, qui lui donnent cet air extravagant qui ne le quitte pas  ». Des « yeux fardés » qu’il porte ainsi depuis de la mort de Franco, « l’autre grand connard  »; sa façon d’afficher « son secret ». Face à lui, un jeune réalisateur à court d’inspiration et qui aimerait bien faire un film sur sa vie; les films historiques, «  il n’y a que ça qui marche…  ». D’abord réticent, Germinal va accepter de lui « faire cadeau de l’histoire de (sa) vie parce que la seule façon de l’empêcher de mourir en même temps que (lui) est de la léguer ». Et il fait bien. C’eut été dommage que cette belle histoire d’amitié et d’amour, massacrée par l’Histoire, passa à la trappe du souvenir.

Le temps de l’innocence

Au départ, ils sont quatre : Germinal, Joana, David et Mireia. « Quatre cœurs amis » qui grandissent, côte à côte, à Barceloneta, le faubourg ouvrier de Barcelone. Inséparables et, a priori, unis pour la vie: Germinal avec Joana et David avec Mireia. Le quotidien n’est pas facile dans ce quartier « aux métiers portuaires durs, aux luttes syndicales, aux risques sociaux et policiers. » Mais ils ont avec eux l’insouciance de la jeunesse. Les garçons fréquentent « l’Ecole de la Mer  », école à la pédagogie nouvelle dont la devise est : « Apprendre à Penser, à Ressentir, à Aimer. » Beau programme. Leur point de ralliement se trouve sur la plage, à l’abri de la « Sarita », une felouque de pêche qui sera le témoin privilégié de tous leurs secrets. Mais la « Sarita », « rapide, courageuse », sera impuissante à les protéger de la violence de l’Histoire. Car nous sommes dans les années 30, une période dramatique de l’histoire espagnole où se mêlent crise économique et guerre civile. A quatorze ans tout juste, Germinal abandonne sa chère école pour aller gagner sa vie sur les docks. «  Un métier dur, extrêmement dur  » mais à la mesure de ce « corps vigoureux » qu’il tient de son père, « beau comme un dieu de l’Antiquité  ». Car lui aussi, Germinal, est beau.

Double révélation

Un soir, dans un bar populaire où se mélangent gens du quartier et marins de passage, il se fait brancher par un marin russe qui lui propose d’aller sur la plage, boire de la vodka. « Je comprenais parfaitement ce que cet homme était en train de me proposer  ». Il le suit. L’expérience sera la source d’une double révélation. D’abord celle d’un « nouveau plaisir (qui) avait ouvert en moi d’étranges chemins que je n’avais jusque là pas perçus. » Ensuite, celle d’un secret, « jusqu’ici si bien gardé que je le découvrais moi-même, presque surpris  » : « le grand secret avait enfin un nom, il s’appelait David. » Double révélation a priori pas facile à recevoir quand on a quinze ans, qu’on évolue dans un milieu ouvrier et, de surcroit, dans l’Espagne des années 30. Mais Germinal l’accepte comme une évidence. Et puis le destin s’en mêle. Mireia, la compagne de David, émigre en Argentine avec ses parents. David se retrouve seul. Un jour qu’ils sont sur la plage avec d’autres copains, Germinal trouve le courage de lancer à David : « Je t’aime putain.  Je suis amoureux de toi  ». David lui répond simplement qu’il le sait. Apparemment, pour lui aussi, c’est une évidence.

La République en danger

Mais l’Histoire s’emballe. En juillet 36, « un ramassis de généraux fascistes » tente un coup d’Etat contre le Front populaire, au pouvoir depuis février. La résistance des Républicains catalans est héroïque. La République l’emporte à Barcelone. Mais, dans la foulée, il faut aller la défendre ailleurs. Le père de Germinal s’en va combattre les fascistes en Aragon. Germinal ne le reverra plus pendant deux ans. Entre-temps, lui aussi sera parti au front. La situation se détériorant, les Républicains ont besoin de renfort; les jeunes de dix-sept et dix-huit ans sont enrôlés. David, lui, ne peut pas aller combattre. Depuis quelques années, il est devenu pratiquement aveugle de l’œil gauche. Pour la première fois de leur vie, les deux amis vont être séparés. C’est au tour de David de passer aux aveux. « (…) je ne sais pas si je t’aime comme on pourrait aimer une fille, mais parfois, j’ai l’impression que oui. Je t’aime plus que tout. » Cette fois-ci, les mots d’amours sont suivis de preuves d’amour. Et d’une promesse d’éternité. « Reviens, je t’attendrai toujours ».

Séparation forcée

Sur les rives de l’Ebre, Germinal va assister à l’horreur du « chaos et de la débandade d’une armée vaincue  ». Le jour de Noël 1938, après qu’une bombe a tué son binôme, c’en est trop pour lui. Il déserte. Il retrouve la Barceloneta meurtrie par les bombardements fascistes, mais son « ami aimé » intact. « Les joues se touchèrent, les lèvres s’entrouvrirent…, ça au moins, cette maudite guerre ne l’avait pas abimé ». Le père de Germinal, lui aussi, est rentré. Profondément marqué, il est menacé de perdre une jambe. Pour s’assurer qu’il sera bien soigné, les parents de Germinal décident de partir en France, pays d’origine de la mère. Impossible pour lui de ne pas les accompagner. Impossible également pour David d’abandonner ses propres parents. Après une nuit sans sommeil et de plaisir, voilà, de nouveau, les deux amis séparés.

Château maudit

Dans Barcelone désormais aux mains des franquistes, tous les jeunes sont appelés sous les drapeaux. « Il fallait (les) purifier de la moindre trace républicaine, démocratique, marxiste, catalaniste et anarchiste qui, à coup sûr, les stigmatisait. » David est affecté au château de Montjuic où les Républicains sont emprisonnés, interrogés et torturés. Sous la coupe d’un sous-officier sadique et pervers, l’humiliation est permanente à coup de « ma jolie », « pédé », « scorie républicaine ». David encaisse. Mais un jour, c’est l’affectation de trop. « À partir d’aujourd’hui, vous ferez partie du bataillon d’exécution du château de Montjuic. Au moins, votre lâcheté de fillettes servira à éliminer des rouges, qui ont bien plus de couilles que vous, mais beaucoup moins de chance. » Et d’ajouter à l’attention de David : « Tu vois mon gros pédé (…) je t’ai même trouvé du boulot pour ton œil valide (…) » Une expérience traumatisante pour David qui ne la supporte pas. Il finit par craquer et se retrouve en hôpital psychiatrique.

La force de l’amour

Averti, Germinal ne va pas hésiter longtemps avant de retourner en Espagne retrouver son « ami aimé » : « (…) le rejoindre et vivre ou mourir auprès de lui. » Le garçon qu’il retrouve n’a rien à voir avec le beau jeune homme qu’il avait laissé. Physiquement et moralement. Pas de quoi décourager Germinal, résolu à ramener son ami à la vie. La force de l’amour parviendra-t-elle à triompher de celle du destin?

Beau roman que « les Yeux fardés ». Et belle réussite pour ce premier passage à l’écriture du grand chanteur catalan Lluis Llach. On y retrouve bien sûr son amour pour sa Catalogne natale dont il porte haut la culture et les désirs d’indépendance. On y retrouve également la sensibilité, la tendresse pour les damnés de la terre, les sans grades qui ont inspiré les dizaines de chansons, militantes ou mélancoliques, qu’il a interprétées durant plus de quarante ans de carrière. Un bel hommage « à tous ceux dont la vie a courbé la colonne vertébrale de leur corps, mais qui ont gardé toujours bien droite la colonne de leur âme. » Felicitats LLuis!

 « lesYeux fardés » – Lluis Llach – Actes Sud

By | 2017-05-21T11:15:09+00:00 14 décembre 2015|Déjà parus|0 Comments

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