L’Homme qui en savait trop – Laurent Alexandre – David Angevin

Alan et la conjuration des imbéciles

Laurent Alexandre - L'homme qui en savait tropNous sommes quelque part, au début des années 2020. Le « gang des Pirates de la Silicon Valley » a été décimé. Bill Gates a rejoint Steve Jobs au Paradis 1.0. Larry Page, un des deux fondateurs de Google, est également mort, « assassiné par un militant bioconservateur ». Reste Sergei Brin, l’autre fondateur de la firme de Mountain View, devenue « le maître du monde économique, le roi de l’information, le king du marché publicitaire mondial ».  A près de 50 ans, Sergei Brin traite d’égal à égal avec tous les chefs d’Etat de la planète. Il carbure à la « coke synthétique », soigne son cancer avec des « nanorobots » et a pour fils un adolescent au QI surdimensionné; ses facultés cognitives ont été « augmentées in vitro » par le biais de l’ingénierie génétique. Résultat, un gamin plus que brillant mais pour lequel Sergei n’éprouve rien de plus qu’une simple curiosité scientifique. Les enfants, ce n’est pas son truc. Il préfère le face à face avec l’Intelligence Artificielle (IA) qui pilote, dans les sous-sols du Googleplex, les « trois millions de serveurs » qui constituent le « coeur numérique de l’humanité ». Bienvenue dans le meilleur des mondes.

Intelligence sentimentale

Chose étonnante, depuis quelque temps, l’IA s’est humanisée; elle s’est mise à manifester des sentiments. Du coup, de supercalculateur, elle s’est mutée en une « entité imprévisible ». Seul Sergei Brin est au courant de cette mutation qui ne doit surtout pas s’ébruiter; « c’était une question de sécurité, de survie, de paix dans le monde. L’humanité n’était pas encore prête à accepter d’être dirigée, épiée, contrôlée par une machine douée de sentiments ». A l’origine de cette émotivité, l’obsession de l’IA pour le destin tragique de celui qu’elle considère comme son « créateur », le mathématicien britannique Alan Turing. L’IA estime « avec un taux de confiance de 83,6% qu’il a été éliminé par des agents au service de l’Angleterre, de l’URSS ou des Etats-Unis ». Pourquoi? Pour quelle raison auraient-ils éliminé « le cerveau le plus fertile de son temps? ».
Au service de l’IA, Sergei Brin va tout faire pour rassembler le maximum d’information sur Alan Turing. A partir des documents qu’il s’efforce d’obtenir par des moyens par toujours honnêtes, l’IA va reconstituer de façon virtuelle la vie du mathématicien. « Ses algorithmes d’extrapolation offraient un degré de réalisme stupéfiant, et garantissait une fiabilité biographique remarquable ». Et au fur et à mesure de son « immersion virtuelle » dans la vie du scientifique anglais, Sergei Brin va s’attacher à ce personnage brillant et mystérieux. Pour lui également, Alan Turing va devenir  une véritable obsession.

La bombe numérique

Peu de gens connaissent Alan Turing. Pourtant notre vie actuelle lui doit beaucoup. D’abord, parce que sans lui, la Seconde guerre mondiale aurait pu connaitre une autre issue. Ensuite parce que son travail sur les « nombres calculables » est considéré comme « la base de l’invention des ordinateurs ».
Personnalité aussi brillante qu’originale, Alan Turing, docteur en mathématiques, fait partie des grosses têtes, « mathématiciens, philosophes, joueurs d’échecs, cruciverbistes, linguistes et autres ingénieurs » que les services secrets britanniques recrutent en 1939. Il s’agit de percer le fonctionnement d’Enigma, la machine utilisée par les autorités allemandes pour crypter leurs messages diplomatiques et militaires. Des mathématiciens polonais sont parvenus à décrypter certains de ces messages, ce qui leur a permis de prévoir l’invasion de leur pays par l’Allemagne nazie. Mais la technologie d’encodage des Allemands « progresse à une vitesse considérable » et les Polonais ne disposent pas de moyens suffisants pour suivre le rythme de ces modifications. Ils se tournent alors vers les Anglais qui, avec le soutien total de Churchill, vont mettre le paquet pour parvenir à casser le code d’Enigma. Et c’est Alan Turing qui va trouver la solution. Pour lui, « seule une machine pouvait vaincre une machine ». Il va mettre au point une sorte de supercalculateur surnommé « la bombe », capable de trouver automatiquement les différentes clés utilisées pour crypter les milliers de messages échangés chaque jour par les forces du IIIe Reich. C’est, en particulier, grâce au décryptage des messages de la marine allemande, que la bataille de l’Atlantique put être remportée par les Alliés.

Le rouge et le rose

Paradoxalement, cette prouesse d’Alan Turing, au lieu de lui apporter l’estime de tous va lui empoisonner l’existence, au propre comme au figuré. Il faut dire qu’en plus d’avoir une personnalité fantasque, Alan Turing a un gros défaut pour l’époque: il est homosexuel, un « crime » passible de prison. Arrêté et jugé pour perversion sexuelle, Alan Turing évite la prison en acceptant de se soumettre à une castration chimique. Les injections d’hormones femelles destinées à le guérir de sa « maladie mentale » vont le transformer physiquement. Il va gonfler, voir ses seins pousser et sa capacité de concentration décliner. Il va essayer de résister. « J’ignorais le regard des autres, les messes basses à mon passage, et me plongeais dans le travail pour faire honte à ceux qui m’avaient crucifié ». Comme si ce traitement humiliant ne suffisait pas, Alan Turing va en outre faire l’objet d’une surveillance rapprochée. Au début des années 1950, la guerre froide est déjà une réalité et la lutte contre le « cancer rouge », une obsession. Des affaires d’espionnage au profit de l’Union Soviétique ont mis les services secrets sur les dents. Ces affaires ont eu pour acteurs d’anciens étudiants de Cambridge, tous homosexuels. Ce sont les fameux « cinq de Cambridge » qu’Alan a croisés durant ses études. Il n’en faut pas plus pour le placer dans le collimateur des services américains et britanniques unis, dans leur chasse au communiste, au sein d’une alliance ultra-secrète, « Venona ». « Venona », du latin « venenum », venin, poison… Le 7 juin 1954, Alan Turing est retrouvé mort, chez lui, empoisonné. Assassinat ou suicide? Pour Laurent Alexandre et David Angevin, la première hypothèse ne fait pas de doute. « Alan Turing s’était retrouvé au mauvais moment au mauvais endroit, victime d’une paranoïa généralisée ». Né cinquante ans plus tard, il serait probablement aujourd’hui un des plus proches collaborateurs de Sergei Brin. Voire de Tim Cook, le patron d’Apple qui a fait en 2014 son « coming out ». Autres temps, autres moeurs. Ce qui est certain c’est que « l’homme qui en savait trop », tel que raconté par Laurent Alexandre et David Angevin, mérite toute notre reconnaissance. MO

« L’Homme qui en savait trop » – Laurent Alexandre – David Angevin – Robert Laffont

By | 2015-12-17T15:41:45+00:00 20 janvier 2015|Déjà parus|0 Comments

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