Né un mardi – Elnathan John

Sous le soleil d’Allah

La bande du kuka

Né un mardi - Elnathan JohnDantala est un jeune garçon d’à peu près dix-neuf ans. A peu près, car il ignore sa date de naissance. Sa seule certitude, c’est qu’il est né un mardi. C’est ce que signifie « Dantala » en houssa, la langue de l’ethnie locale, au nord du Nigeria. Il estime en outre avoir « jeûné une dizaine de fois  ». Compte tenu du fait que le jeune n’est pas obligatoire pour les jeunes enfants, dix-neuf ans ne paraît pas idiot. Dantala a passé six ans dans une école coranique, à Bayan Layi, loin de sa famille. Entre-temps, son père est mort. « Qu’Allah me pardonne, ça m’était un peu égal. » Il faut dire que son père battait sa mère. En attendant d’avoir assez d’argent pour retourner dans son village, Dantala traîne avec « les garçons qui vivent sous le kuka. » Ils s’ennuient, se battent, se vantent, fument de la wee-wee. Banda est le plus fort de la bande.  C’est aussi le « meilleur ami » de Dantala. Banda a déjà tué, même s’il ne s’en vante jamais. Dantala, lui, n’a jamais tué. A part des lézards, pour le fun. Mais ce n’est pas un ange non plus. Il n’hésite pas à poursuivre les voleurs. « J’aime bien utiliser des objets tranchants quand je tabasse un voleur. J’aime bien la façon dont le sang gicle quand tu frappes. » Et s’il advient que le voleur meurt des suites de ses blessures, ce n’est pas son problème. « C’est Allah qui choisit ceux qui vivent et ceux qui meurent. Pas moi. Pas nous. » C’est pratique finalement d’avoir étudié dans une école coranique.
Dantala et ses potes sont embauchés par le « Petit Parti » pour la campagne électorale. Claque et service d’ordre. Le « Petit Parti » est opposé au « Grand Parti », actuellement au pouvoir. « Personne n’aime le Grand Parti par ici. C’est à cause de lui si on est pauvre. » Par conséquent, tout le monde espère une victoire du Petit Parti – « c’est sûrement lui qui va gagner, Inch’Allah !  ». Ça tombe bien, Allah a voulu la victoire du Petit Parti. Mais manque de pot, le Grand Parti se dresse contre la volonté du Tout-puissant en falsifiant les résultats. Des émeutes s’ensuivent. Dantala participe à l’assassinat d’un homme à coups de machette. Banda est mortellement blessé par des tirs de policiers. Dantala prend la fuite et décide de retourner dans son village. Un accident de la route l’oblige à s’arrêter à Sokoto, la grande ville de la région.

L’appel de la prière

A Sokoto, Dantala trouve refuge dans une mosquée où il est pris en charge par l’imam, Sheikh Jamal, et son adjoint, Malam Abdul-Nur. Au bout de quelques jours, ils lui proposent de travailler à la mosquée. Redevenu, sur injonction du Sheik, Ahmad, son prénom de naissance,  Dantala accepte. Mais avant il ira dans son village retrouver sa mère. « Retrouver son sourire doux et ses yeux profonds. » Là-bas, il va découvrir que la région a été dévastée par des inondations et les retrouvailles ne seront pas à la hauteur de ses espérances.
De retour à Sokoto, Ahmad s’installe à la mosquée. Entretien et prières rythment son quotidien. Au début, il partage une chambre avec deux garçons qu’il surprendra dans une relation sans équivoque. « J’ai pensé au hadith qui disait que la terre tremblait chaque fois qu’un acte de sodomie était commis. » Puis ces deux-là s’en vont et sont remplacés par Jibril, le jeune frère de Malam Abdul-Nur. « Il a les pommettes saillantes, le front grêlé et des cicatrices, comme quelqu’un qui s’est trouvé mêlé à de nombreuses bagarres de rue. » Sur son dos, également, des marques de fouet. Des souvenirs de son oncle qui avait l’habitude, chaque vendredi, de battre tous les enfants qui vivaient chez lui, « juste au cas où ils auraient fait quelque chose dont il n’était pas au courant durant la semaine. » Alexander Neill n’a pas eu beaucoup de succès dans cette région. Au début refermé sur lui-même, Jibril finit par s’ouvrir. Avec le temps – l’histoire se déroule sur sept années environ -, une amitié complice et solide va s’établir entre les deux garçons. Jibril va apprendre l’anglais à Ahmad. « J’aime bien la façon dont Jibril explique les choses. » Dans un carnet, il note la définition des mots et leur application. « TERRIFY : faire très peur à quelqu’un. Effrayer ou alarmer vraiment quelqu’un. Beaucoup de choses me TERRIFY. La facilité avec laquelle Malam Abdul-Nur dit le mot tuer surtout quand il parle des chiites et des turuq. » Le jour où Sheik Jamal découvrira qu’Ahmad comprend cette langue, il en fera une sorte de secrétaire particulier. « Tu iras loin, inch’allah ». Et pour rester dans la droite ligne du parti d’Allah, il le poussera à se marier. « C’est sunna de se marier. Tu n’as pas à attendre de trouver la femme idéale. Tu n’as même pas besoin de l’aimer. Trouve-toi une fille bien et nous organiserons le mariage. » En attendant, il lui confie parfois l’appel à la prière. « Cela me transporte dans un endroit profond, loin de ce qui m’entoure. J’ai la sensation d’être perdu en moi-même, un endroit sombre et paisible. »

Question de volontés

Une nouvelle école coranique va être construite que Sheik Jamal compte confier à son adjoint, Malam Abdul-Nur. Ce dernier n’est pas un haoussa mais un yoruba. Chrétien d’origine, il s’est converti à l’islam. Et comme souvent les nouveaux convertis, c’est un extrémiste. Pour lui, « l’islam n’est pas synonyme de paix  ». « L’islam est synonyme de soumission. De soumission à la volonté d’Allah. Et la volonté d’Allah n’est pas la volonté des infidèles ou la volonté de l’Amérique. L’islam signifie que nous ne nous soumettons à rien ni à personne en dehors d’Allah. » A bon entendeur, salam. Sheik Jamal est plus modéré. Lui aussi souhaite « la restauration du véritable Islam  » et de la charia, mais pas par la violence. C’est une différence non négligeable, ma foi.

Frères ennemis

La voiture de Sheik Jamal a été visée par un attentat. Ses gardes du corps ont été tués ; lui s’en est tiré. « Alhamdoullilah ! » A l’hôpital, Ahmad croise Aisha, la fille de Sheik. « Ses yeux – ce sont ces yeux qui me tétanisent. Ils sont vifs et ressemblent à un gouffre profond, de ceux qui vous attirent et vous donnent le vertige quand vous regardez à l’intérieur. » L’amour, par la grâce du Tout-puissant, vient de frapper. Mais à Sokoto, l’ambiance est tendue. La police est partout. Des blocs de béton et des sacs de sable protègent l’entrée de la mosquée. En l’absence de Sheik Jamal, Malam Abdul Nur tient des prêches haineux envers les Chiites, rendus responsables de l’attentat. « Parfois j’aimerais savoir pourquoi Allah fait Ses choses. Pourquoi Il laisse de bonnes personnes se faire tirer dessus et de mauvaises récolter toute la gloire.  » Les conséquences ne tarderont pas. Une mosquée chiite est incendiée. De sa chambre d’hôpital, Sheik va tenter de calmer le jeu. Pas sûr qu’il y parvienne tant il est plus facile de souffler sur les braises que d’éteindre l’incendie. « Puisse Allah nous protéger du mal ». Pas sûr non plus qu’Il puisse faire quelque chose.

« Né un mardi » est un roman qu’on lit avec plaisir et qu’on referme avec appréhension. Au-delà des pérégrinations de son héros, Dentala-Ahmad, ce que ce livre nous dit de l’emprise de l’islam dans certaines régions du monde, fait froid dans le dos. Ici, il s’agit du Nigeria, pas le moindre des pays d’Afrique puisqu’il en est la première puissance économique et le plus peuplé du continent. Surnommé « le géant de l’Afrique », il en est également, tout étant relatif, le plus miséreux et le plus corrompu. Là-dessus, vous ajoutez les concurrences ethniques et religieuses et vous avez une idée de l’ambiance générale. Pas terrible si on n’est pas du côté du manche. Dans « Né un mardi  », l’action se déroule plus précisément dans le nord du pays. Une région où l’islam règne en maitre. Boko Haram n’est pas très loin, à l’est. Difficile de prononcer deux mots sans invoquer Allah ou son prophète. « Astaghfirullah » Toute action est mesurée à l’aune du halal et du haram. Mieux vaut ne pas être pris hors des sentiers balisés par le dogme. Le fatalisme imprègne toutes les consciences. « Tout ce qui arrive est la volonté d’Allah ». Ce que les religieux du Nord souhaitent, c’est d’instaurer un Etat islamique, indépendant du sud du pays à majorité chrétienne, donc « koufr ». Leur haine des Occidentaux est féroce. « La démocratie est une invention occidentale anti-islamique répugnante qui cherche à introduire des idées libérales et à anéantir les valeurs islamiques. » Les prêts consentis par le FMI sont « une vilaine combine juive » destinée à « asservir » le pays. Ambiance.
Tout cela nous est décrit par Elnathan John, un jeune écrivain nigérian qui parle, on le suppose, en connaissance de cause. Pour nous raconter la vie de « Né un mardi », il choisit un style direct, écrit au présent, sans fioritures. A l’image de son héros, brut de décoffrage, bringuebalé par des événements sur lesquels il n’a aucune prise. Vif mais naïf, Ahmad avance sans rien choisir, sans rien maîtriser, ballotté entre sa sensibilité, grande, et sa foi, solide. On s’attache au personnage parce qu’on sent bien que ce n’est pas un mauvais gars. On est comme Allah qui « connaît les intentions du cœur. C’est tout ce qui compte. » A la fin du livre, on ne sait pas trop quel sera l’avenir d’Ahmad. Va-t-il devenir un islamiste ou, dégoûté par les événements, décidera-t-il de tenter sa chance ailleurs ? En Europe par exemple où le Nigeria fournit le premier contingent d’immigrés. Seul Allah le sait. « Allah décide de tout. Allah sait ce qui est le mieux. » Quoi qu’il en soit, personne ne pourra lui en vouloir de fuir un environnement aussi oppressant et mortifère. Jusqu’à preuve du contraire, « Allah soubhanahou wa taala » ne nous a donné qu’une vie ; pourquoi la sacrifier ? Juste un dernier mot à l’intention de l’éditeur : on aurait aimé un lexique. Quand on n’a pas fait Langues O, difficile de savoir ce que signifie dan daudu, tozali, majalisa, tafsir, zina, shirk,… MO

« Né un mardi » – Elnathan John – Métailié

By | 2018-09-02T17:31:53+00:00 27 février 2018|Déjà parus|0 Comments

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