Olivier Dubouclez – Almeria

Immarcescible adolescence

Almeria - Olivier Dubouclez - Actes Sud« Mais de l’adolescence, quelque chose dure et résiste en chacun, une racine douloureuse, bien concrète, qui innerve tout le corps et empêche qu’on oublie ce qu’elle a eu de flou et de sauvage. »

Famille décomposée

Son frère s’appelle Rodrigo. Sa mère, Rosalinda. Sa grand-mère, Mme Issambra. Mais le prénom du narrateur, on ne le connaitra jamais. Comme si ses pulsions schizophréniques lui interdisaient l’exactitude d’un prénom. « En vérité, je n’ai plus d’organe pour parler. Je n’ai pas non plus de corps à faire jouir. Il y a longtemps que je me suis délesté des aspects les plus évidemment périssables de ma personne et des figures de style qu’ils imposaient à mon discours. » Le narrateur est un jeune universitaire, vivant seul à Londres dans une chambre d’étudiant. Au dessus de son bureau est épinglée une vieille carte postale d’Almeria. « Cette image ne me quitte pas. Je l’emporte avec moi lors de tous mes déplacements. Je l’épingle volontiers sur des murs inconnus. » Le narrateur est Espagnol. Almeria, « ville sans charme et sans audace », fut le décor de son adolescence. « (…) une adolescence sans crise, sans larmes, sans le scandale d’une rébellion, (…) » Mais une adolescence quand même, avec son lot de découvertes et de mal-être. On est dans les années 90. Internet ne s’est pas encore installé dans les foyers. Les jeunes lisent donc encore et matent des cassettes porno. La famille du narrateur est sans histoire. Apparemment du moins. Des petits bourgeois. Le père, totalement transparent, n’est même pas prénommé. La mère assure son rôle, sans joie. « Sur sa peau il y avait toujours un reflet d’huile, comme si une humeur bilieuse avait écumé à la surface de son corps fatigué. » Et puis il y a Rodrigo, le frère, plus âgé de cinq ans. Lui aussi en mode autiste. « Toujours noué de colère, en guerre contre la moindre phrase que prononçaient nos parents. » Entre les deux frères, les rapports sont inexistants. « Je n’avais aucune idée de ce que je représentais pour lui. Nous étions frères par simple consentement. » Bref, pas une famille où s’épanouir dans l’échange et la tendresse. « J’avais douze ans à peine et je me sentais extrêmement vieux, comme si mon histoire durait depuis des siècles. »

Passé recomposé

Reste donc le collège. Les copains. Les bons et les mauvais. Et puis les filles. « Les seins. Les fesses. El chocho. » L’obsession majeure. Même si on se sent étranger dans son propre corps. Même si les filles ne vous calculent pas. En tout cas, pas tout de suite. « Il a fallu des mois pour que Cressina me remarque dans la cour, (…) » Il y aura quand même Bettina, Beatriz, Stella, Sandra, Ivanesse, … Des objets de fantasmes plus que des complices. Encore moins des histoires d’amour. Heureusement pour sortir du marasme ambiant, il y a la lecture. Le livre, le meilleur ami du solitaire. Enfermé dans sa chambre le narrateur s’évade au fil des pages qu’il dévore. Une lecture attentive. « Parfois, j’étais arrêté par une phrase. Je l’examinais. Je conspirais avec elle. Je la digérais pendant des heures. » A portée de main, son petit carnet vert où il note celles qui l’intriguent le plus. Ce carnet ne le quittera jamais. « En le feuilletant, en examinant les taches et les bords cornés de ses pages les plus confuses, il me semble que je pourrais recomposer les quinze dernières années de mon existence. » C’est en partie ce qu’il fait en nous livrant quelques tranches de son adolescence. « Ces multiples images de (sa) vie antérieure. » Car les images tourbillonnent dans ce récit, jaillissant de l’imagination fertile du narrateur. Images érotiques. Rêves fantasmagoriques. Visions hallucinées. Comme s’il avait glissé sous sa langue un buvard d’héroïne. « (…) nous étions cernés par la violence. (…) Elle affluait par vagues, abattait les cloisons trop fragiles, se frayait un chemin dans les trous de nos yeux, dans les manches de nos pulls, par les passants de nos chaussures où elle coulissait de plus en plus vite et faisait se fendiller les os de nos chevilles meurtries. » Des perceptions délirantes à la mesure de son mal-être.
Le temps qui passe ne changera rien. L’exil, la langue, non plus. « Que vais-je devenir? Où serais-je dans un an? Et dans dix? » Les questions de l’adolescence restent sans réponse. Demeure une solitude hantée de souvenirs qui continuent de saigner. « Je suis loin d’Almeria, à des milliers de kilomètres de cette adolescence dont les chemins, depuis quelques semaines, se rouvrent à l’intérieur de moi et, au fil des nuits, ébauchent sous mes yeux le cadre d’une fenêtre d’air. » On ne se départit jamais de son adolescence.

« Almeria » est un récit étrange, oppressant, écrit avec le soin qu’on apporte souvent au premier roman. Selon la biographie succincte donnée par l’éditeur, Olivier Dubouclez, l’auteur, est un jeune universitaire qui enseigne la philosophie. Il s’intéresserait également au théâtre. D’où, probablement son goût de la langue et du mot juste. Le style est en effet travaillé; le vocabulaire recherché. Cela donne parfois des comparaisons trop alambiquées, des métaphores trop hardies. A mon goût en tout cas. Mais il y a aussi de belles trouvailles et des éclats de poésie séduisants. Pour les amateurs de récit intimiste et baroque. MO.

« Almeria » – Olivier Dubouclez – Actes Sud

By | 2017-07-16T11:00:48+00:00 20 mai 2017|Déjà parus|0 Comments

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