Owen Matthews – Moscou Babylone

Décadence avec les loups

 

Owen Matthews - Moscou Babylone« Le jour dit, je partis vers l’inconnu, cheveux au vent, lunettes rondes et sourire facile. Un agneau ne se serait pas jeté plus innocemment dans la gueule du loup ». Nous sommes au mitan des années 90. Sans le savoir – le terme de « bobo » n’existait pas encore -, Roman Lambert appartient à cette jeunesse dorée que l’on qualifie aujourd’hui de bourgeoisie bohème. Il mène à Londres une vie « futile et oisive, parfois ludique, souvent morne ». En clair, il s’ennuie. Par chance, un ami de sa mère vient d’ouvrir, à Moscou, une agence de relations publiques. Un créneau porteur dans un pays où les hommes d’affaires sont considérés par le reste du monde comme des « mafieux », des « trafiquants de plutonium », des « revendeurs de sous-marins d’occase » voire, tout simplement, des « tueurs ». Bien que Roman n’ait aucune expérience en la matière – il est quand même diplômé d’Oxford – , il est embauché. « Tout ce que je te demande, c’est d’être charmant! ». Rien à dire, niveau recherche d’emploi, c’était la belle époque.

Movida moscovite

Roman débarque donc à Moscou, un jour de décembre 1995. Il pensait y trouver – allez savoir pourquoi – « un monde libre et vrai »; il n’y a trouvé que « désespoir, rage et rancoeur ». Et il y a perdu son âme. Pourtant, tout avait bien commencé dans une sorte de movida moscovite emmenée de mains de maîtres par toute une faune de « jeunes expatriés aux moeurs dissolues ». Voitures de luxe, costumes de marques, alcool, coke et petites pépées. « Ces jeunes types étaient les conquistadors du capitalisme. Ils occupaient les appartements des anciens membres du Politburo et s’attribuaient les plus belles femmes du pays ». A côté de ces « élégants princes de la décadence », il y avait aussi les nouveaux riches russes qui avaient poussé sur les ruines de l’empire soviétique. Une grande partie provenait de la vieille nomenklatura, bien placés pour saisir les meilleurs postes ou les meilleurs morceaux de l’ex-patrimoine national. Les autres étaient des malins, des filous, « des hommes qui avaient gravé leur nom dans la rue en lettres de sang et s’étaient battus pour échapper au bourbier de la pauvreté ». Des durs, dont « le culot monstre, le cynisme et le génie créatif » ne cessaient de fasciner Roman. Mais aussi des durs dont les valeurs et la morale ne cessaient de le choquer. Au point de vouloir jouer les redresseurs de torts. A tort. Le jour où il décidera de venger sa petite amie, Sonia, en éliminant celui qui l’exploitait, il perdra et la petite amie et son âme. « J’avais échoué à être quelqu’un de bien. Et je n’avais pas non plus réussi à devenir un sale type ». « Même dans le rôle du méchant, j’étais un raté ».

Désintégration

Owen Matthews est un journaliste anglais qui a passé plus de quinze ans à Moscou comme collaborateur de plusieurs organes de presse. Il a, en particulier, travaillé pour le Moscow Times et a dirigé le bureau de Newsweek dans la capitale russe. Autant dire qu’il connaît son sujet. Comme son héros raté, Owen Matthews a débarqué à Moscou en 1995, alors que la ville « titubait encore sous le double choc causé par la désintégration de l’État soviétique et l’effondrement de son économie ». Il partage avec Roman le même pedigree – un père Britannique et une mère Russe – et une forte ressemblance physique – « visage pâle et charnu, cheveux déjà clairsemés, yeux bleus étincelants ». Tout ça pour souligner le caractère autobiographique de « Moscou Babylone ». D’ailleurs, Owen le dit lui même : « tout est vrai, sauf le meurtre ! » A travers le récit de la descente aux enfers de Roman, c’est dans une véritable plongée dans la Russie du milieu des années 90 qu’on est entrainé. Avec son talent de journaliste Owen Matthews nous raconte cet « empire défait », ce « pays aberrant » où désormais « les mafieux paradaient dans leurs grosses Mercedes tandis que les physiciens nucléaires en étaient réduits à planter des pommes de terre pour se nourrir ». Un pays où tout s’achète – pour les riches – et tout se vend – pour les pauvres. Un pays où seuls peuvent s’en sortir ceux qui possèdent l’âme russe, ce mélange de fatalisme, de résistance et de « résilience joyeuse », véritable kit de survie dans un environnement balayé par les vents froids du climat et de l’histoire. Non, on ne s’ennuie vraiment pas à suivre les aventures moscovites de Roman Lambert, petit frère de Romanovitch Raskolnikov, le héros de « Crime et châtiment ». Comme lui, il croyait que le meurtre pouvait être un moyen d’améliorer la condition humaine. Comme lui, il ignorait que le meurtre de paie jamais. MO

Moscou Babylone – Owen Matthews – 10-18

 

By | 2015-12-17T15:44:40+00:00 9 octobre 2014|Déjà parus|0 Comments

Leave A Comment