Phrères – Claire Barré

Le club des poètes disparus

Claire Barré - Phrères« Se persuader que la mort est le seul domaine de la Poésie véritable, qu’il la rejoint enfin, que Rimbaud, Baudelaire et Lautréamont l’attendent, oui, l’espèrent, installés dans une ile où le soleil est liquide comme le miel, où l’on boit à la mamelle de la lune, où l’océan déborde de joyaux innommables. Quitter l’enfer de l’incarnation pour retrouver ce lieu vibrant d’harmonie universelle. »

Douleur de vivre

Ils sont quatre. Quatre adolescents unis par les mêmes désirs, les mêmes fantasmes, les mêmes délires. Quatre petits bourgeois de province en quête d’excitation. Nous sommes en 1925. Reims, ville profondément meurtrie par la Première Guerre mondiale, sert de décor désolé à leur ennui et à leur spleen. Reims-la-bombardée. Reims-la-morte. Reims-la-grise.

Il y a Roger Lecomte, le plus charismatique des quatre. « Sa beauté frappe comme une droite de boxeur. Ses traits juvéniles – il n’a que dix-sept ans – sont profonds, marqués déjà par la douleur de vivre. » René Daumal est son « phrère d’âme », peut-être le plus intelligent d’entre tous, mais pas le plus joli. Et il en souffre. Robert Meyrat, dit « la Stryge », est, lui, un « adolescent noiraud aux cheveux en bataille », qui n’aime rien tant que « déranger, dérouter. » « Surtout ne pas être banal. Le banal vous plonge dans la masse informe. » Et enfin, Vaillant, le quatrième de la bande, « jeune dandy au nez busqué », bien travaillé par les hormones et qui « habite son corps avec gourmandise. » Quatre rebelles, plus vraiment adolescents mais pas encore adultes.
Ils se veulent poètes et ont choisi Rimbaud, bien sûr, comme « seigneur spirituel » et référence absolue. « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans » écrivait l’enfant de Charleville. Ses petits-enfants de Reims en sont la preuve vivante. Vivante pas pour longtemps, car les plus illuminés des quatre, Roger Lecomte et René Daumal, ont décidé de se suicider. « Certains êtres ne sont tout simplement pas faits pour habiter la vie. »

Quête mystique

Vont-ils vraiment mettre fin à leurs jours ? Le suspense est faible. Ceux qui ont entendu parler des « Phrères simplistes » savent que cette bande des quatre s’est coltiné à la vie au-delà de l’adolescence. Mais à l’instant précis, deux d’entre eux ont décidé de se suicider et on voudrait savoir pourquoi.
Flash-back donc, onze jours plus tôt. On retrouve Roger Lecomte, ayant échappé à la messe dominicale, s’immergeant dans sa baignoire à la limite de l’asphyxie. Il ne s’agit pas ici de flirter avec la mort mais de pousser la conscience à ses limites, en quête de visions hallucinatoires aussitôt retranscrites en vers, au sortir de l’eau. Au même moment, Daumal est lancé dans la même quête, mais de façon moins extrême. Dans la position du lotus, sur le tapis de sa chambre, il se livre à « sa petite séance aumystique. » À la manière des bonzes, il fait vibrer son corps à l’aide de la syllabe « aum », en quête de visions transcendantales qui nourrissent son inspiration de « porteur de Poésie. » Pas pour rien que Lecomte le surnomme son « petit Bouddha ». Mais ça ne marche pas à tous les coups. Parfois, impossible de décoller au-delà du réel. Reste alors le secours de la chimie. Comme Baudelaire, un autre de leurs maitres, ces garçons n’hésitent pas à atteindre les paradis artificiels à coup d’opium, d’éther ou, pire, de « tétrachlorure tue-mouches ». « Immersion dans l’omniscience originelle. » Visions abstraites qui permettent d’ « accoucher d’une étoile. » Autrement dit, d’un poème génial.

À nous quatre, Paris

Ces garçons ont l’arrogance de la jeunesse, mais ils épatent par leur niveau intellectuel. « Ils dévorent de la culture à s’en faire éclater la pensée. » On a l’impression qu’ils ont déjà tout lu, des classiques aux surréalistes. Reims-la-fade, Reims-l’-endormie n’est pas digne de leur génie. Seul Paris peut lui offrir le cadre idéal à sa libre expression. « La quadrature du cercle à l’assaut de la capitale, les anges armés de vers sur le front littéraire. Des mitraillettes au poing pour faire péter l’édifice établi ! Ratatatata ! »
Ils veulent y créer une « revue post-surréaliste. » Ils labourent les mêmes terres que les Surréalistes mais ils les détestent : « des hommes en place. Des artistes applaudis » Ils les surnomment les « Sussuralistes ». Ils les ont lus de près et s’en sont largement inspirés. Comme eux, ils aiment manipuler les mots et jouer avec. Phrères, phils chéri, amibe sincère, saint Pliste. Mais place aux jeunes et à leur insolence. « Tremble André Breton ! les Simplistes vont te voler ton trône ! » Place à leur irrévérence. Aragon, Breton et Eluard sont des maitres « à la face desquels ils aimeraient uriner, exigeant qu’ils ouvrent la bouche, avalent, en murmurant : « Ainsi soient-ils. »
Beau programme. Mais pour le réaliser, il va falloir d’abord rejoindre « la frigide Putain parisienne. » Et donc obtenir l’accord des parents. Car n’est pas Rimbaud qui veut et pour ces petits bourgeois, pas question d’aller à Paris sans le sou. Un peu limite pour des rebelles, mais c’est comme ça. Et ce n’est pas gagné.

Paris perdant

Le père de Daumal accepte. « Il l’imagine déjà professeur d’université. » Celui de Lecomte refuse. Poète n’est pas un métier. « C’est un passetemps. » « Tu seras médecin. (…) Si tu pars à Paris, je te coupe les vivres et te déshérite. » Lecomte est désespéré. Plutôt mourir que « devenir l’un des sages rouages de la société. » Sa décision est prise ; il va se suicider. Daumal est abattu. Ces deux-là ne concevaient l’avenir qu’affronté ensemble, « main dans la main, plumes dans l’encrier. » Le refus du père Lecomte vient briser leur rêve. Dans un geste de romantisme absolu, Daumal décide lui aussi de se suicider. « Si tu ne viens pas, ça ne sert à rien. » C’est beau.

Rendez-vous manqué

La date et le lieu sont fixés. Il leur reste quatre jours à vivre. Pour Lecomte, quatre jours pour jouir. Pour « se frotter à la vie jusqu’à en saigner. » « Mourir dans un éclaboussement d’astres et de sperme. Mourir drogué jusqu’à l’os, écorché jusqu’à l’âme. » Pour l’introverti Daumal, le chemin sera inverse. Il veut « devenir un pur esprit, se désincarner avant de mourir. » Il décide de se réfugier dans le jeune et l’écriture. « Ciseler les derniers poèmes à offrir au monde avant la révérence. »
Mais la révérence, ils ne la tireront pas comme prévu. Les deux autres membres de la « phraternité » les en empêcheront. Pas question de laisser « un jeu, un divertissement de gamins étincelants » virer au drame. Et si la Stryge n’envisage pas de quitter Reims, Vaillant n’est pas prêt à renoncer à leur rêve de Paris et « de leur revue post-sussuraliste, qui les couronnera aux yeux de la postérité. » Pour empêcher leurs amis de se ficher en l’air « alors qu’une jeunesse éblouissante traverse encore leurs veines », ils vont faire appel au hasard qu’ils prendront soin de bien briefer. Et la mort ne viendra pas au rendez-vous. Restera donc à ces rebelles des mots à apprendre à vivre. « Là est la véritable difficulté, l’horrible travail. » Tous n’y parviendront pas.

Pas de doute, Claire Barré connait son sujet. Faut dire qu’elle a pris le temps de le potasser. Elle a commencé à s’y intéresser en 1989, au détour d’un article du Magazine Littéraire sur Roger Lecomte – devenu par la suite Roger Gilbert-Lecomte. Des lectures et des rencontres plus tard, elle nous livre, « Phrères », un récit à la fois léger et dense, à la mesure de ses héros. Le livre refermé, impossible de ne pas ressentir de la sympathie pour ces quatre garçons aux semelles de vent, agaçants par leur morgue mais attachants par leur fragilité de « mort-nés ». À peine, si j’ose reprocher à l’auteur ses comparaisons un peu trop audacieuses : des jambes entortillées sur elles-mêmes « comme des murènes en plein coït », une jupe qui tombe à terre « comme une femme en émoi » et un carnet de bal « long comme le bras d’un écartelé ». Mais ceci est un détail. Le détail d’une belle histoire. MO

« Phrères » – Claire Barré – Robert Laffont

By | 2017-05-21T11:14:23+00:00 22 janvier 2016|Déjà parus|0 Comments

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