Que la mort vienne sur moi – J.David Osborne

Bad trip

Que la mort vienne sur moi - J.David OsborneL’Oklahoma est un petit Etat, au nord du Texas. En pleine « Bible belt ». Un climat continental avec des hivers très froids et des étés très chauds. Caniculaires même. L’Oklahoma a servi de décor aux « Raisins de la colère ». Pas sûr que les choses aient beaucoup changé depuis. Sur le site officiel de l’Etat, il y a une rubrique « How do I ? ». Les trois premières entrées concernent la recherche d’emploi, l’obtention d’un certificat de naissance ou de décès et la demande de port d’arme. Tout est dit. Ma main à couper que Trump va y faire un carton.

Les murs de l’ennui

La ville dans laquelle se déroule l’action n’est jamais nommée. « Panneaux de laveries automatiques décolorées par le soleil. Stations-service et restos rapides. Églises et voies ferrées. » Déprime assurée au bout de la rue. « Pour moi, l’architecture tient un grand rôle dans la santé mentale de chaque ville. (…) Si toutes les constructions te disent « Qu’est ce que j’en ai à foutre de toi ? », pourquoi tu t’intéresserais à quoi que ce soit ? » Pas faux.
Dans « Que la mort vienne sur moi », les personnages sont amérindiens ou noirs. Classe moyenne inférieure. Enfance difficile. Foyers monoparentaux. « Je le détestais parce qu’il m’avait laissé avec ma mère. Elle en avait rien à foutre. De rien ni de personne. » Bastons entre gamins. « La plupart étaient morts ou en en prison, à l’heure qu’il était. Le passage à l’âge adulte avait prélevé son octroi sur ses condisciples. » Voilà pour le décor. Mais n’y voyez aucune explication au malaise ambiant. Comprendre c’est excuser dirait Manuel Valls.

Défonce permanente

Pourtant le malaise est bien là. Le cocktail petits boulots et ennui ne produit rien de bon. Pour fuir cette morosité, il semble n’y avoir que l’alcool et la drogue. On en consomme beaucoup. Herbe, coke, méthamphétamine, prométhazine, PCP, LSD. Fumée, snifée, avalée. Tout y passe. À n’importe quelle heure du jour. Et de la nuit, cela va sans dire. Défonce permanente et pupille dilatée qui « mange entièrement l’iris. » Hallucinations. Tendances paranoïaques. Sans compter les dents qui se déchaussent et finissent pas tomber. Pas joli joli.

Made in China

Sepp et Arlo Clancy, sont deux frères. Arlo est diplômé de l’université. Il lit Thomas Hardy. Mais il n’a pas trouvé mieux pour gagner sa vie que de vendre des articles de sport dans une grande surface. Il faut dire qu’il est amérindien. Sepp, lui, vient de sortir d’un an de taule. « Possession de cocaïne dans l’intention de la revendre. » Pour l’instant, Sepp squatte dans la « maison mobile extra-large » de son frère et de sa femme, Jen. La grande crainte d’Arlo c’est que Sepp retombe dans des activités illégales. Au début, ça se passe plutôt bien. Sepp livre des meubles avec son copain Lucas. Un travail fastidieux entre chaleur et clients chiants. Mais « un emploi honnête. » Et puis un jour, Lucas ne vient pas bosser. « Appelle-moi. J’ai trouvé autre chose. » Tout d’abord, Sepp résiste. Mais devant la qualité des boulots qui lui sont proposés, il finit par lâcher l’affaire et rappelle Lucas. Le deal proposé « n’est pas illégal ». Il s’agit d’importer des « engrais » de Chine. Ensuite, vous en faites ce que vous voulez. Comme en prendre pour se défoncer, par exemple. « C’est comme le Xanax ? – Un peu plus rapide. Moi je préfère. » Le produit va rencontrer un certain succès. Et faire des jaloux dans la mafia des dealers.

Disparition inquiétante

Danny Ames est un noir qui joue les gros bras pour le compte de Rafe, un caïd local. Avec son complice, Richard Beck, ils passent à tabac les gars que Rafe leur désigne. Leur mission est de « bien les amocher. » Le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils l’exécutent scrupuleusement. Après leur passage, la victime a perdu quelques dents, subi quelques fractures et pisse le sang. Le message est passé.
Un jour, Thomas, le jeune frère de Danny est porté disparu. Sa mère s’inquiète. Pas Danny. « Il est surement avec sa copine. » Thomas est un garçon sérieux. Il entre en licence. Il veut devenir professeur. Sauf que sa copine aussi le cherche et que son copain d’enfance a entendu dire « qu’il essaie de se lancer dans la vente. » Pas de bibles mais de coke. Pas sûr que Thomas soit taillé pour le job. Ça ne sent pas bon. Danny se lance à sa recherche.

Tuer des gens c’est dégueulasse

Il y a aussi Merle Winsome. Un ancien du Vietnam. « J’y étais, là-bas, mon gars. C’était moche. » « Tuer des gens, c’est dégueulasse. » Sa femme l’a quitté. Sa fille s’est fait violer. Lui tient un bar. Il ne lésine pas sur l’autoconsommation. Quand il se sert un bourbon, c’est dans un verre d’un demi-litre. À ras bord. Pour tout oublier. Surtout les accidents de parcours. « Je voulais seulement lui faire peur. »

Tous ces personnages vont voir leur route se croiser. Des scènes courtes aux dialogues minimalistes s’enchainent en montage cut. Dans l’air brûlant la tension monte comme se forme une tornade. La chaleur écrasante fait tourner la clim à fond et les esprits au ralenti. On s’hydrate à la bière. Des glacières entières que l’on vide le temps d’une soirée, canette après canette, « jusqu’à ce que la glacière ne contienne plus qu’une eau chaude et sale. » On rêve d’ailleurs mais les seuls paradis qu’on visite sont artificiels. La vie s’écoule, charriant son lot de frustrations, d’échecs et de rêves inaboutis. Assis sur la terrasse du mobilehome, on la regarde passer avec fatalisme. « J’ai aussi appris que la vie, c’est juste une question de hasard. (…) Les choses arrivent, point barre. Ce qu’importe, c’est comment tu vis avec. »

J.David Osborne est un jeune écrivain américain. Il vit à Portland où il dirige une maison d’édition qu’il a créée. Il donne également des cours de « creative writing ». Après avoir refermé « Que la mort vienne sur moi », on se dit qu’il doit être bon professeur. Un style direct. Un regard aiguisé. Une oreille sensible au moindre bruit, de la cafetière sur le réchaud au poing qui s’écrase sur la gueule. Trois atouts qu’il mobilise pour nous livrer un portrait de l’Amérique profonde bien déprimant. D’un autre côté, comment pourrait-il en être autrement ? Le livre terminé, on n’a qu’une envie : se secouer et aller chercher une bière dans le frigo. « « Ramène-m’en une. » Ils les ouvrirent. « C’est chouette, la vie, mec. – Putain, ouais. C’est chouette. » » MO

« Que la mort vienne sur moi » – J.David Osborne – Rivages / Thriller

By | 2017-05-21T11:13:18+00:00 8 mars 2016|Déjà parus|0 Comments

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