« Route 62 » – Ivy Pochoda

Coincés

Route 62 - Ivy Pochoda« Tu crois que je comprends pas, mais je comprends. Je comprends très bien pourquoi t’as couru après James sur l’autoroute. Je sais ce que c’est de se sentir coincé. Moi aussi je suis coincée, putain. Et toi, t’as vu qu’il était libéré de toutes les contraintes du quotidien. Qu’il a jamais suivi les règles parce qu’il ne connaît même pas les règles. Et donc t’avais raison. (…)  Mais ce que je sais aussi, c’est que ça sert à rien de poursuivre James. C’est pas ça qui va t’aider. Ce qu’il faut, c’est que tu cherches l’erreur initiale, le truc qui a fait que tu t’es retrouvé coincé. Cette première erreur qui t’a rendu tel que tu es aujourd’hui. Et si tu la trouves, tu pourras peut-être réparer les dégâts.  »

Déclic

Imaginez que vous habitiez à l’Ouest de Paris, là où il fait bon vivre à condition d’en avoir les moyens. Mais pour pouvoir bien vivre, des moyens, il vous en faut toujours plus. À vous, pas forcément. Mais à votre femme, oui. Question de standing à maintenir. Sans parler de l’école des mômes. Alors tous les jours, vous partez travailler dans la capitale, gagner ces putains de moyens. Et vous avez beau partir de plus en plus tôt, tous les jours vous vous tapez les embouteillages du Triangle de Rocquencourt. Alors imaginez votre réaction si un jour, immobilisé à l’approche du tunnel de Saint-Cloud, vous voyez surgir, courant entre les voitures, un beau jeune homme complètement nu. Fluidité des mouvements, concentration, «  l’expression sereine du marathonien à mi-course. » Vous, coincé dans l’habitacle climatisé de votre berline à écouter la litanie des nouvelles du matin, lui, libre comme l’air, provocant dans tous les sens du terme. Vous n’hésitez pas longtemps. Vous écoutez vos pulsions. Non pas ces pulsions homosexuelles que vous refoulez depuis si longtemps au plus profond de vous-même, mais ce désir de tout envoyer balader que vous refoulez depuis moins longtemps, mais quand même. Alors, comme dans un réflexe de survie, vous plantez là votre voiture et partez, en costume d’été et mocassins en daim, à la poursuite de ce jeune homme libre, aussi ensorcelant que le joueur de flûte de Hamelin. Eh bien c’est ce qui arrive un beau matin à Tony, sur l’autoroute 110, à l’entrée de Los Angeles. Lui aussi pratique le jogging. Mais ce matin, trop fatigué pour se lever, il n’est pas allé courir. Une frustration supplémentaire. Une frustration de trop. Comme en un réflexe de survie, « il s’arrache à son siège, laisse les clés sur le contact et, sans prendre la peine de s’étirer, se met à courir sur les traces du coureur. » Mais bientôt, ayant atteint le centre-ville sans avoir pu rattraper le coureur nu, il est coincé par les flics, menotté et emmené au poste. Fin de l’escapade. Retour au quotidien. Et puisqu’il est trop tard pour aller bosser, retour à la maison. Home sweet home.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Parti le lendemain matin pour son jogging matinal, c’est presque inconsciemment que Tony se laisse entraîner par sa foulée jusqu’à Downtown LA. « Il n’avait pas vraiment prévu d’arriver là, mais sa course s’arrête devant le commissariat. » Entré pour savoir ce qu’il est advenu du coureur nu – pas de nouvelles – il y rencontre « une belle jeune femme en tenue de sport », elle aussi à la recherche du jogger. Deux bières plus tard – à huit heures du mat, si sa femme savait ça ! – il sait que la jeune femme s’appelle Britt et le jogger James et il a décidé d’aider la première à retrouver le second. « Parce qu’il se sent soudain réel. Vraiment réel. Il a l’impression d’être lui-même en mieux. » Une autre vie serait-elle possible ?

Poulets zen

Dans l’arrière-pays de Los Angeles, dans le désert des Mojaves, là où la Californie a des airs de Nevada, se trouve le ranch de Howling Tree. Drôle d’endroit au milieu de nulle part. À la fois élevage de poulets et centre de thérapie collective pour jeunes en déshérence, « les stagiaires ». Le propriétaire, Patrick, mi-éleveur mi-gourou y vit avec sa femme, Grace, et leurs jumeaux adolescents, Owen et Jim. « Il peut entrer au fond de toi et extraire des choses dont tu ne soupçonnais même pas l’existence. Il peut te guérir sans te toucher. Trouver ce qui est cassé et le réparer. » C’est avec cet enthousiasme béat que deux stagiaires qui vendaient des poulets au marché, ont tenté de convaincre Britt de passer les voir à la communauté.

Délit de fuite

Pourquoi pas ? Britt n’a pas de but précis. Elle sait ce qu’elle fuit sans savoir où elle va. Elle a eu un accident de voiture dont elle s’est tirée indemne. Mais elle a abandonné son compagnon inanimé. Était-il mort ou simplement évanoui ? Elle l’ignore. Elle n’a pas donné l’alerte. Elle a juste quitté le lieu de l’accident sans se retourner. Depuis, elle veut oublier. « Fuir. Courir. Aller de l’avant. »
Le lendemain de son arrivée à la ferme, est le jour du plus grand abattage de poulets de l’année. Deux cents poulets au programme. « Au bout de vingt bêtes on s’habitue au sang. Au bout de cinquante, on s’habitue à l’odeur » l’a-t-on prévenue. Britt se porte volontaire. À elle seule, elle en abat une centaine. Comme en transe, «  tâchant de s’oublier dans l’effort, de se dépenser jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ce que la fatigue du corps annihile la conscience de l’esprit. » En récompense de sa performance, le soir, elle a droit à la faveur suprême : une nuit avec Patrick. « Oui, cet homme avait bien un toucher particulier, une énergie contagieuse, pénétrante, épidermique. » Et Britt qui avait débarqué à la ferme en touriste, jetant un regard condescendant sur le folklore New-Age qui s’y pratiquait, va, petit à petit, se laisser happer par le lieu avec une sorte de soulagement, « comme si le sable, le soleil et les odeurs allaient bientôt la dissimuler à elle-même, façonner une nouvelle personne par-dessus celle qu’elle essayait de fuir. » C’était oublier que dans le désert, les grains de sable ne manquent pas.

Tandem

Blake et Sam sont deux marginaux. Le premier, un grand sec de trente ans à peine mais qui se sent déjà « vieux et usé ». Le second, plus âgé, est un colosse samoan au regard « vide et violent » et au casier déjà chargé. De ses origines il tire non seulement un physique – « genre Indien ou Mexicain en plus rond » – mais également toute une série de croyances et de superstitions. Blake et Sam s’étaient rencontrés en garde à vue, « tous les deux arrêtés pour conduite en état d’ivresse », et ne s’étaient plus quittés depuis. Onze ans qu’ils vont d’un endroit à l’autre au gré des délits qu’ils commettent. « Trop peu de repas, trop de bière, trop de drogue. » Les voilà de nouveau en fuite, cette fois pour un meurtre commis par Sam qui prétend cependant « n’avoir pas fait exprès. » Leur objectif, un lotissement plus ou moins abandonné où ils pourraient se planquer. À deux pas du Joshua Tree National Park. À deux pas du ranch. Voyageant davantage à pied qu’en stop – « Blake savait que même le routier le plus téméraire ne s’arrêterait pas pour eux. Il faudrait être soit le dernier des cons, soit complètement aveugle » – ils sont à la merci des intempéries. À l’approche du lotissement, lors d’un orage violent, Sam bute sur un obstacle. Mauvaise chute. Fracture ouverte de la jambe. Douleur pour Sam, mais soulagement pour Blake. « La jambe du colosse était dans un sale état et ça ne pouvait qu’empirer. Mais Blake décida de voir le bon côté des choses : le cercle de violence dans lequel ils étaient pris depuis toujours venait de se briser.  » Enfin, personne ne l’empêchait de le croire. Un vol de voiture plus tard, ils se posaient enfin dans une maison du lotissement abandonné. Restait à soigner Sam, en évitant les circuits officiels. Pas évident. Le hasard mettra sur leur route, Owen, un des jumeaux du ranch. Quelques jours plus tard, Sam qui commence sérieusement à se décomposer, décide de recourir au père d’Owen. Il espère que le gourou réussira à le « purifier » et à « réaligner ses chakras », bref, à le guérir. En débarquant au ranch avec son complice,  ce sont deux grains de sable de bonne taille qui viennent de s’infiltrer dans la communauté.

Le fils maudit

Ren est un jeune Noir d’une vingtaine d’années. Il vient de passer huit ans dans une prison pour mineurs. Dans la cité de la côte est où il habitait avec ses parents, il a voulu montrer qu’il était un homme, autrement dit, qu’il n’avait pas peur de manier une arme. Il a tiré au hasard depuis une fenêtre. Un homme qui passait par là avec son fils, s’est effondré. Mort. À sa sortie, Ren apprend que ses parents, dont il n’avait plus de nouvelles, se sont séparés. Sa mère, Laïla, est partie pour Los Angeles où « ça n’aurait pas marché pour elle là-bas non plus. » Il décide de partir à sa recherche. Après neuf jours de traversée en car des Etats-Unis, il débarque à Los Angeles. La ville qu’il découvre est loin de l’image de carte postale véhiculée par la télévision. À la place des palmiers, des plages et des maisons en stuc, Ren se retrouve dans « une artère triste bordée de magasins fermés », les trottoirs envahis de tentes, où déambulait une population « disparate de Blancs, de Noirs et de Latinos ». « Il y en avait qui gisaient inconscients sur les trottoirs, d’autres avachis contre les murs et d’autres encore qui vivaient leur vie au milieu des junkies et des fous. » Un lumpenprolétariat à quelques encablures des plages et des corps bronzés. Sa mère n’est plus à son dernier domicile connu, un hôtel bas de gamme du centre-ville. Grâce à un jeune dealer qui y loge et qui a Laïla pour cliente, Ren va la retrouver dans un endroit encore plus minable. Un campement au coin d’une rue. Laïla est dans un état pathétique, extrêmement amaigrie, secouée en permanence de quintes de toux. Si loin de l’image que Ren gardait de celle qui l’avait « vaguement élevé ». Le choc est violent. Ren n’a plus qu’une obsession, la sortir de là, la faire soigner, redémarrer avec elle une vie normale. Lui faire voir cette mer qu’elle était venue chercher sur la côte ouest mais qu’elle n’avait jamais atteinte. « Quand on est tous les jours face à cette merde, on peut facilement oublier que l’océan est tout près. » Un challenge. Car il va lui falloir gérer les « contretemps » comme dirait Laïla.

Destins croisés

« Route 62 » est un récit en deux temps deux décors où se croisent des destins qui n’ont rien en commun sinon, chacun, une faute originelle à surmonter. Le premier décor est celui du ranch du désert des Mojaves où l’action se déroule en 2006. Le second décor est celui de Skid Row, dans le quartier pauvre du centre de Los Angeles, où l’action se déroule quatre ans plus tard. On retrouve en 2010 des personnages de 2006 auxquels viennent s’ajouter deux autres qui n’ont jamais fréquenté le ranch de babas cool pas si cool que ça : Tony, le cadre sup en plein burn-out et Ren, le jeune Black en pleine descente après une sortie de prison pleine d’espoirs et d’illusions. Tous verront leur route se croiser, consciemment ou pas. Dans cette no-zone du centre de Los Angeles, sorte de purgatoire pour âmes en perdition, tous iront au bout de leur chemin. Celui qu’ils se devaient d’emprunter pour se débarrasser, chacun, du fantôme qui les hante depuis qu’ils ont commis cette « erreur initiale » à partir de laquelle tout a déraillé. Leur âme soulagée, ils pourront rebondir – ou pas – vers une vie meilleure.

Le récit d’Ivy Pochoda est envoûtant et sombre. Son regard sur les gens, les lieux, l’existence est sans complaisance. Elle nous balance en pleine gueule la saleté de la vie et ses odeurs nauséabondes – les odeurs, une obsession chez elle. Elle nous raconte des destins qui basculent toujours du mauvais côté. Elle nous dit la difficulté de rebondir, de trouver sa place dans un monde sans pitié où le bonheur est une denrée rare. Cependant, son récit a beau être aussi plombant que le soleil de Californie, il n’étouffe pas complètement l’espoir. Les gens peuvent changer en bien. La solidarité existe. Chacun peut retrouver une paix intérieure. « La vie est une belle salope déclara Blake. Laïla fourra les billets dans son sac. J’en suis pas sûre. » Bien dit. « RIP Laïla ». MO.

« Route 62 » – Ivy Pochoda – Liana Levi  (sortie le 06/09/2018)

By |2018-11-13T18:45:38+00:0020 août 2018|Déjà parus|0 Comments

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