Sebastian Rotella – le Chant du converti

Sans foi ni loi

Sebastian Rotella - Chant du converti« Il faut qu’on tue le plus de gens possible. Une pile de cadavres, ça marque les esprits. Ca fait des choses à filmer. Sinon, les gens n’en auront rien à foutre; l’Argentine c’est le trou du cul du monde ».
Les terroristes vont donc jeter leur dévolu sur El Almacen, un centre commercial de Buenos Aires situé en plein quartier juif. « Fusils, grenades, et sans doute des kamikazes ». Un véritable massacre avec plus d’une centaine de morts sur le carreau. Et le début des emmerdes pour Valentin Pescatore.

Trois ans après

Valentin, on l’avait connu dans « Triple crossing », le précédent roman de Sebastian Rotella. Il venait d’intégrer la police des frontières, chargée de surveiller « la linea » qui sépare les Etats-Unis du Mexique. Le jeune et fougueux policier avait franchi la ligne, au propre comme au figuré. Il avait failli le payer très cher. Mais, dans cette aventure, il avait aussi rencontré l’amour en la personne d’Isabel Puente, agent de la lutte anti-corruption. Trois ans plus tard, leur histoire a volé en éclat. A croire que Frédéric Beigbeder avait raison et que l’amour dure trois ans.
Pour « prendre un peu de recul » et mettre de la distance entre Isabel et lui, Valentin est venu s’installer à Buenos Aires, pays de ses ancêtres, des Argentins d’origine italienne. Il y travaille comme détective et garde du corps dans une société privée.

Ami d’enfance

Quelques jours avant l’attentat, alors qu’il accompagne un client, il croise à l’aéroport de Buenos Aires, Raymond, son ami d’enfance. « Mince et élancé, avec des bras interminables et des cheveux lissés en arrière », Raymond était un véritable séducteur. « Un de ces garçons à qui tous les autres veulent ressembler, dont tout le monde recherche la compagnie ». Fils à papa, il avait « toujours rêvé d’être un gamin des rues ». Il va donc enchaîner les « conneries », trempant dans différents trafics. Jusqu’au jour où il tombe. Pour échapper à une longue peine de prison, il devient balance. « J’ai ouvert le répertoire de mon Blackberry et je leur ai tout donné ». Tout et tous, sauf Valentin qui jouait parfois les gros bras pour lui. « En ce qui te concerne, je suis resté loyal. Parce que toi, tu l’as toujours été ».

Reconversion

Le Raymond que Valentin retrouve ne ressemble plus au mauvais garçon qu’il avait quitté. « Fini le débit à la mitraillette, le swing dans la voix, le ton moqueur et les paroles embrumées par l’alcool ou la drogue. Raymond articulait désormais avec soin, s’exprimait plus lentement – même si son baratin était toujours aussi peu convaincant ». Raymond a donc changé. Et pour cause. Il avoue à Valentin s’être converti à l’islam. Sa famille, d’origine libanaise, étaient des musulmans, convertis au catholicisme lorsqu’ils avaient immigrés en Argentine. « Comme les parents de Carlos Menem ». Raymond a fait le chemin inverse. « Je me suis reconverti. (…) Ca m’a aidé à me remettre sur les rails ». Les bons, pas ceux à base de coke. Avant de se quitter, Valentin lui laisse son numéro de téléphone privé. Avec réticence. Le Raymond nouveau ne lui a pas paru très net.

Blanchiment

Valentin avait raison de se méfier. Quelques jours après l’attentat d’El Almacen, il est arrêté par la police. Un appel reçu sur son portable privé, trois jours avant l’attentat, provenait d’un « lot de cartes SIM volées par un gang d’islamo-braqueurs, des criminels radicaux qui commettent des vols à main armée dans le but de financer des groupes islamistes ». Valentin ne tarde pas à comprendre que celui qui a tenté de le joindre n’est d’autre que Raymond. « A la seconde où il avait reconnu Raymond à l’aéroport, il avait senti venir les ennuis ».
Valentin réussit à se disculper. Néanmoins, il va se faire un devoir de blanchir son honneur. Pour cela, il est prêt à aider à l’arrestation de son ami Raymond. Une collaboration informelle s’instaure avec le représentant du FBI à Buenos Aires, et surtout avec Fatima Belhaj, un membre des services de renseignements français venue pour enquêter sur la mort de deux de ses compatriotes à El Almacen. Des « lèvres pulpeuses », des « dents délicates », « des hanches et des fesses voluptueuses », forcément elle ne va pas laisser indifférent le jeune Valentino…
Les voilà partis sur les traces du converti. On va les suivre en Bolivie, en France, en Espagne, en Irak, en Uruguay. La nébuleuse terroriste ne connaît pas de frontières.

Gangsterrorisme

Sebastian Rotella est journaliste pour la plateforme ProPublica, spécialisée dans le journalisme d’investigation. Son champ d’action, le terrorisme international. Avant, il a été correspondant du Los Angeles Times en Argentine et en France. Autant dire qu’il écrit sur un terrain connu. Du coup, on apprend beaucoup de choses dans « le Chant du converti ». Par exemple que les réseaux islamistes sont en train d’infiltrer l’Amérique latine. « Ils voient dans cette région du monde un théâtre d’opérations prometteur. Une nouvelle zone à coloniser ». Des Chiites plutôt que des Sunnites. Et tous impliqués jusqu’au nez dans le trafic de drogue. « L’Iran, qui soutenait le Hezbollah, avait fait pression sur la milice libanaise pour qu’elle augmente la part du trafic de cocaïne dans son financement. Les responsables religieux avaient même lancé des fatwas légitimant cette pratique, assimilée à un djihad sous couverture ». On s’enrichit grâce à la drogue et, au passage, on affaiblit « ces camés d’infidèles décadents ». Les frontières entre criminalité et terrorisme se brouillent ; c’est l’essor du « gangsterrorisme ».
Raymond a suivi ce « processus de radicalisation habituel : la criminalité conduit à l’extrémisme, et le trafic de drogue se justifie par le djihad ». Une dérive d’autant plus facile quand on nage en pleine crise d’identité. Et c’est le cas de Raymond qui ne sait pas trop où il en est. Est il Libanais ou Américain ? Catholique ou musulman ? Balance pour les services américains ou véritable terroriste islamiste? A ne pas choisir son camp, il finira par se brûler les ailes.

Avec « Triple crossing », Sebastian Rotella n’avait fait qu’effleurer le sujet du terrorisme islamiste lorsque l’action s’était déplacée à Ciudad del Este, au cœur de la « triple frontière » et de tous les trafics. Avec « le Chant du converti » il en fait le cœur de son intrigue. Il faut dire que sur le sujet, Sebastian est intarissable. Compte tenu de la triste actualité et de l’attachement croissant de l’auteur à son héros, Valentin Pescatore, sûr qu’on le retrouvera bientôt dans une nouvelle aventure. En attendant, vous pouvez vous plonger dans celle-ci. Vous en sortirez déprimé mais pas déçu. MO

« le Chant du converti » – Sebastian Rotella – Liana Levi

By | 2015-12-17T15:46:48+00:00 27 septembre 2014|Déjà parus|0 Comments

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