Sombre est mon coeur – Anti Tuomainen

Au nom de la mère

Sombre est mon coeur - Anti Tuomainen« Son charisme a bluffé le journaliste. Commencée sur un ton inquisiteur, l’interview s’est transformée, à la quatrième question, en rendez-vous avec un admirateur. Saarinen a donc pu raconter sa version de la crise, son succès (.) J’avais évidemment toujours été au courant de l’existence de ce personnage. Tout le monde l’était. Particulièrement ma mère. Elle avait travaillé dans son entreprise.  »

Révélation

Nous sommes en 2003. Aleksi est devant sa télévision. À l’écran, Henrik Saarinen, un riche industriel finlandais, « à la fois sympathique et complètement arrogant. » L’ancien patron de sa mère. Dix ans auparavant, alors qu’Aleksi avait 13 ans, sa mère a disparu. Elle s’est absentée un jour du bureau et elle n’est jamais revenue. « Personne n’est porté disparu des années pour ensuite revenir vivant. Cela n’arrive jamais. Ma mère avait été assassinée. » Aleksi en est persuadé depuis longtemps. Et voilà que là, tout à coup, en voyant cet homme interviewé, il a comme une révélation. «  On venait de me montrer ce que je savais déjà ou ce que je devais savoir.  » Qu’Henrik Saarinen était responsable de la disparition de sa mère.

Obstination

Espérant relancer le dossier, Aleksi prend aussitôt contact avec Ketomaa, l’inspecteur qui avait mené l’enquête à l’époque de la disparition. La rencontre n’est guère encourageante. « Il n’y a aucune preuve permettant de suspecter qui que ce soit. » Et de lui conseiller de lâcher l’affaire. « Les obsessions ne connaissent jamais de fin heureuse. » C’était mal connaitre Aleksi. Cela prendra le temps qu’il faudra, mais il finira par savoir ce qui est arrivé à sa mère. Pour elle et pour lui. Il en va de sa santé mentale. « Je n’arrivais pas à décrire ce que représentait de porter un tel fardeau (), quel genre de pensée cela engendrait, ni à quel point cela rejaillissait sur tout le reste. » Au point de foutre en l’air toutes ses histoires sentimentales vécues sur un schéma identique : « () désirer, haïr et me battre – avant de rompre. » Puis retour à la case solitude.
Dix ans passent. Et puis un jour, Alexis parvient à se faire embaucher comme gardien d’une propriété que Saarinen possède, à l’ouest d’Helsinki. L’occasion rêvée de parvenir à ses fins. «() j’avais l’intention d’élucider ce que Henrik Saarinen avait fait à ma mère.  »

Admirations

À Kalmera, manoir du 19e siècle posé en bordure de mer, on ne se bouscule pas. À part Aleksi, il y a Enni, la cuisinière. Vingt ans de maison et une admiration sans borne pour Saarinen, « un grand homme. » De temps en temps, passe Amanda Saarinen, la fille du patron. Trentenaire au teint pâle et aux cheveux noirs. « Ce même noir profond se retrouvait dans ses longs cils calmes, au milieu desquels des yeux gris-bleu me fixaient sans relâche.» Une prédatrice à laquelle il semble difficile de résister. Aleksi, pourrait bien être sa prochaine proie. D’ailleurs, il ne dirait pas non. Il sait néanmoins qu’il se doit de rester vigilant. « Je n’oubliais pas qui elle était, de qui elle était la fille. » Ne pas céder, donc. À moins que cela ne serve ses intérêts.

Confrontation

Un jour, Henrik débarque au manoir. « Fort et charismatique », mais avec un sourire « comme celui du crocodile de son polo : sur le point de mordre. » Premier échange cordial. « Dans la vie, il faut savoir ce que l’on veut. Et il faut être prêt à tout pour l’obtenir.  » Ça tombe bien, Aleksi l’est. « Je voulais retrouver ma mère. Je voulais lui dire au revoir. Je voulais savoir ce qui s’était passé ce jour d’octobre 1993, et pourquoi.  » Entre les deux va commencer un jeu du chat et de la souris, peuplé de non-dits et de sous-entendus. Comme si Saarinen avait deviné qui était Aleksi et pourquoi il était là. « Quand je t’observe, Aleksi, j’ai l’impression que toi aussi, tu as une mission. Et je me trompe rarement sur ce genre de choses. Je me fie à mon instinct. Grâce à lui, je me suis fait un peu d’argent. En plus de tout le reste. Comme tu le sais.  » Les jours passent. Aleksi vaque à ses occupations de gardien tout en cherchant un indice qui le mettrait sur la piste de sa mère. L’esprit encombré, il a du mal à profiter du lieu paradisiaque où il travaille. « La mer scintillait tellement que l’on ne pouvait la regarder que quelques secondes à la fois. () Près de moi la forêt frémissait et les vaguelettes clapotaient. Moi qui avais imaginé avoir laissé mes pensées sombres dans mon studio, je me trompais.  » Et puis, un jour, coup de fil de Saarinen. Il lui demande s’il peut remplacer son chauffeur qui a pris un jour de congé. Aleksi accepte. « () Fantastique. Vraiment fantastique, au-delà de mes espérances. Nous allons passer une journée fantastique. »

De notre côté, nous allons passé un bon moment à la lecture de « Sombre est mon cœur ». L’ouverture du livre est assez banale. Une scène de meurtre. Une femme se débat contre un agresseur qui la frappe à coups de couteau. En vain. Fin du prologue. Mais à peine quelques pages plus loin, on retrouve Aleksi devant sa télévision qui nous désigne le coupable. Dès lors, tout le suspense du roman va reposer, non pas sur la recherche du meurtrier, mais sur la réussite ou pas du héros dans sa tentative pour le coincer. Et c’est dans cette structure narrative originale que va s’exprimer le talent d’Anti Tuomainen. Dans la capacité qu’il a à nous tenir en haleine tout au long de cette quête. L’air de rien, il instille une tension qui va s’amplifier au fil des chapitres. On s’attache à Aleksi, bon gars meurtri, secret, fermé. Et par-dessus tout, obstiné. On craint le pire pour lui. Pas sûr qu’il fasse le poids face à un adversaire du gabarit du cynique Saarinen qui l’a prévenu dès leur première entrevue : la vie est « une lutte entre forts et faibles. Toujours. »

« Sombre est mon cœur » est le premier roman que je lis d’Anti Tuomainen, mais c’est le troisième qu’il publie. D’après l’éditeur, c’est « l’une des figures de proue de la littérature policière finlandaise » où il est considéré comme « une véritable rock star ». Le livre refermé, on veut bien le croire. Assurément, Anti Tuomainen est un auteur à suivre pour ceux qui aiment le roman noir. Ou, du moins, sombre. MO

«  Sombre est mon cœur » – Anti Tuomainen – Fleuve noir

By | 2017-05-21T11:14:48+00:00 23 décembre 2015|Déjà parus|0 Comments

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