Suburra – Carlo Bonini – Giancarlo De Cataldo

« Mafia capitale »

Suburra - Giancarlo De Cataldo« Putes, corruption, trahisons. Mieux qu’un porno. C’est la vie, Samourai. Votre politique est le miroir de la vie. »

Putes. Corruption. Trahisons. Trois mots qui claquent. Trois mots qui résument parfaitement « Suburra », le dernier roman de Giancarlo de Cataldo, l’auteur de « Romanzo Criminale ». « Suburra », quartier malfamé de Rome sous l’Antiquité, quartier bobo aujourd’hui. « Suburra, image éternelle d’une ville incurable. » Incurable ? Ne soyons pas pessimistes. « De pessimisme, on ne peut que mourir. »

L’éthique samouraï

Samouraï, donc. La cinquantaine. Grand. Les cheveux gris très courts. Vêtu « avec une élégante sobriété.» Le plus souvent, en noir. La couleur de ses idées. Élevé « dans le mythe de la révolution fasciste  », il en a gardé le goût de l’ordre et de la force. La haine des Juifs et des communistes. Pour alimenter en ressources financières son mouvement de fachos, il a fait dans sa jeunesse quelques braquages qui lui ont valu un passage par la case prison. La promiscuité carcérale lui a fait perdre toute illusion sur le genre humain. Au point qu’il avait décidé de se suicider avant sa sortie. Un de ses codétenus, beaucoup plus pragmatique que lui, l’en a empêché. « Toi, tu maronnes parce que, d’après toi, le monde te l’a mis dans le cul. Eh ben, toi, rends-lui la monnaie de sa pièce. Baise-le. Baise-les tous. Tu verras que tu te sentiras mejo, mieux, après. Exactement comme après une bonne baise, crois-moi, oh Samouraï.  » C’est ainsi que ce Mishima des temps modernes était sorti de prison avec un surnom et du piston pour rejoindre le côté obscur de la force. Ce qui fut fait. Et avec succès. Quelques années plus tard, « Samourai n’était l’esclave de rien ni de personne. C’était lui qui contrôlait tout. C’était lui le patron.  » Un contexte de crise dans le milieu de la pègre va l’obliger à le prouver une nouvelle fois.

Stupre et règlements

Péricle Malgradi est un député habile et véreux qui, au cours de sa carrière, a « parcouru la totalité de l’arc politique, réussissant à sauter sur le char du vainqueur une seconde avant la catastrophe. » « Champion de la chrétienté » , « engagé corps et âme dans la défense de la famille, contre le mariage des pédés et la plaie de l’avortement,  » il a, néanmoins, quelques faiblesses. Coke et putes. « Le minimum syndical, après toute une vie passée au service de la communauté. » Un jour, lors d’une partie à trois qu’il affectionne,  une de ses partenaires meurt d’overdose. Scandale en perspective. Un jeune voyou, Spadino, « laid comme la dette », appelé à la rescousse, le débarrasse de l’encombrant cadavre. Mais « les services se rendent dans les deux sens. » Et l’ambitieux Spadino entend bien faire respecter la règle. Trop gourmand, il va se bruler les ailes. Et pas seulement. Un autre voyou est chargé de ramener l’impudent à la raison. Le corps de Spadino est retrouvé cramé dans sa voiture cramée. La guerre est déclarée.

Affreux, sales et méchants

« Guerre de mafia. Parce qu’il faut appeler les choses par leur nom. » Spadino était l’homme d’un clan. Celui de Rocco Anacleti, « chef des Gitans de Rome-Est. » «  Une dynastie aussi vieille que le Colisée qui dealait jusqu’au dernier gramme de coke et de haschich de Tor Bella Monaca à la piazza Tusculo. » Rocco va donc charger deux hommes à lui, « deux chiens enragés (…), deux merdes camées jusqu’à la moelle », de venger Spadino. Dans leur ligne de mire, Numéro 8, la tête comme une boule de billard avec juste une touffe de cheveux en forme de 8 sur la nuque. « Un bouffon qui faisait le pédé avec le cul des autres. » Peut-être, mais pas sûr pour autant qu’il se laisse prendre. Une mécanique mortifère implacable, alliant question d’honneur et question de survie, est lancée. « La vengeance est le sang, le cœur d’un chef. » Ça va être dur de l’arrêter.

Waterfront

Pourtant, il le faudrait bien car la guerre n’est pas bonne pour les affaires. Et un gros projet est en perspective. Waterfront. « ouatèrefronté » comme ils disent. « Casinos, hôtels, restaurants, gymnases, yachts, commerces ». Un gigantesque projet immobilier entre Rome et Ostie, « multipliant les surfaces habitées déjà existantes ou autorisées jusqu’à cinq fois au-delà des limites des normes paysagères. » Napolitains, Siciliens, Calabrais, Gitans, tous les frères ennemis de la pègre sont parties prenantes au projet. Et même « notre sainte mère l’Eglise. » En échange de la construction d’un certain nombre d’ « édifices du culte », l’IOR, la banque du Vatican, s’est engagée à participer au financement du projet. En clair, à faciliter le blanchiment des capitaux tirés des activités illégales des investisseurs mafieux. Le Vatican lave plus blanc que la soutane du pape. « Le béton est l’âme de Rome, colonel. Et les prêtres, on le sait, ont très à cœur les questions qui concernent l’âme. » Pour que le projet soit lancé, il ne manque plus que l’aval du conseil municipal. Mais les pots-de-vin seront impuissants à l’obtenir si le sang ne cesse de couler dans les rues. Il y a donc urgence à calmer le jeu.

Eux et nous

D’autant plus que côté police et justice, quelques incorruptibles sont bien décidés à empêcher tout ce beau monde de trafiquer en famille. Marco Malatesta, lieutenant-colonel du ROS, « les forces spéciales des carabiniers » est de ceux-là. Dans sa jeunesse, il a lui aussi fricoté avec les idées d’extrême droite. Il a même été un des disciples de Samouraï. Jusqu’au jour où il s’est aperçu que son maitre n’était pas l’homme intègre qu’il prétendait être. Du coup, il avait tout quitté pour entrer dans la police. « L’uniforme, sa manière de se sentir en guerre. » Et depuis, il n’attendait que le jour où il pourrait coincer Samouraï. Mission pas facile quand on a contre soi, non seulement la mafia, mais également une hiérarchie corrompue. Heureusement, il peut compter sur l’aide de Michelangelo De Candia, une « toga rossa », un juge rouge aussi courageux que talentueux pianiste de jazz. Ensemble, à force de patience et d’entêtement, ils vont arriver à marquer des points. À « rétablir les frontières. » « Il y a nous et il y a eux, et ça doit se savoir, se sentir, se voir. »

« L’Italie ne changera jamais »

Ce n’est pas moi qui le dis. C’est le député Malgradi, expert en corruption s’il en est. Mais c’est bien l’impression que l’on a en refermant « Suburra ». Il semble que rien n’a changé depuis les années 60. Toujours les mêmes histoires mêlant politique et mafia. Extorsion, corruption, détournement de fonds publics. Toujours le même refrain. L’automne dernier, le procès « Mafia capitale » s’est ouvert à Rome. Au menu, mainmise de la criminalité sur les secteurs clés de la ville, comme le traitement des déchets – un grand classique de la corruption urbaine – et l’entretien des espaces verts. L’affaire a probablement inspiré Giancarlo de Cataldo. Le fait qu’il ait écrit « Suburra » en collaboration avec Carlo Bonini, journaliste d’investigation à La Repubblica, renforce cette hypothèse. Le livre sonne juste. Le talent de conteur de Giancarlo de Cataldo – qui connait également bien son sujet pour le pratiquer depuis longtemps – n’y est pas pour rien. Le talent du journaliste qui apporte sa connaissance précise des faits y est aussi pour beaucoup. Enfin, pour nous, Français, coup de chapeau à Serge Quadruppani, infatigable et talentueux traducteur de polars italiens, qui a su transcrire ici l’argot imagé de la pègre. « Rome ne se change pas. Rome ne se rachète pas. Remo Remotti avait raison. Et donc, va te faire foutre, Rome. » MO

« Suburra » – Carlo Bonini – Giancarlo De Cataldo – Métailié.

By | 2017-05-21T11:13:45+00:00 11 février 2016|Déjà parus|0 Comments

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