Terminus Belz – Emmanuel Grand

Le jeune homme et le père

Emmanuel Grand - Terminus Belz« Tous les pêcheurs de Belz avaient plus ou moins le moral en berne. Le métier était devenu infernal. De moins en moins de poisson, des normes de plus en plus draconiennes et le prix du gaz oil qui n’en finissait pas de grimper. (…) Aujourd’hui, il fallait travailler comme un chien pour survivre ». C’est dans ce contexte tendu que Marko, un jeune Ukrainien, débarque sur l’île de Belz, au large de Lorient. A sa poursuite, un tueur de la mafia roumaine. Quelques jours auparavant, Marko et trois jeunes comme lui, avaient décidé de fuir leur pays pour les lumières de l’Europe de l’Ouest. « L’Ukraine avait trente ans de retard ». Pas le temps d’attendre. Pour atteindre l’eldorado – les naïfs ! – ils avaient acheté très cher les services de passeurs roumains. Mais le voyage ne s’était pas déroulé aussi bien qu’espéré. Après s’être débarrassés de leurs convoyeurs, les quatre compères avaient pu néanmoins passer en France. Et pour échapper à leurs poursuivants, ils avaient dû se séparer. « S’ils nous trouvent, on est morts ».
C’est ainsi que Marko débarque sur l’île, après avoir répondu à une annonce recherchant un marin pour trois mois. L’accueil est plus que frais. Les gens de la mer sont solidaires, oui, mais entre eux. Et un étranger qui débarque leur piquer du boulot, n’est pas vraiment le bienvenu. Marko va devoir la jouer discret. Pour le moins, il a le soutien de son employeur, Caradec. « Un homme d’une cinquantaine d’années, baraqué, cheveux gris coiffés en arrière, visage brûlé par le soleil, un regard d’acier ». Il vit seul. Un taiseux mais pas un imbécile. Il a vite compris que Marko n’était pas ce qu’il prétendait être – un marin grec. Mais il n’a pas cherché à creuser.
Un jour, un pêcheur ramène dans ses filets un pied humain sectionné. Un signe qui n’annonce rien de bon. Sûr qu’un malheur s’abattra bientôt. La faute à qui, si ce n’est à l’étranger récemment débarqué. « Les Grecs et les niaquoués, c’est les emmerdes assurées ». Et le malheur attendu ne tarde pas à survenir. Un matin, le corps d’un pêcheur « couvert de stigmates assez inhabituels », la tête tranchée, est retrouvé sur une plage. Un meurtre qui pourrait bien être l’oeuvre de l’Ankou, cet ange de la mort des légendes celtiques, toujours vivaces dans certains coins de Bretagne. « Belz était de ces lieux. L’Ankou hantait cette île comme une force déchue, un empereur en exil. » « L’Ankou s’est réveillé et il ne s’arrêtera pas là ». Effectivement.
Pour Marko, la situation devient extrêmement tendue. Non seulement il a « la mafia au cul », mais il doit gérer l’hostilité des pêcheurs de l’île qui voient en lui le responsable du meurtre. Quelques habitants néanmoins vont lui témoigner de la sympathie. Il y a d’abord le libraire, un agrégé de lettres classiques avec un fort penchant pour la bouteille. Un érudit qui affranchira Marko de l’histoire de l’ile. Ou plutôt de ses histoires. Ses croyances. Sa part d’ombre. L’abbé Lefort lui ouvre également sa porte . « Soldat du Christ » il combat les forces du mal dans l’île, « toujours embusquées, prêtes à jeter le trouble, à répandre la discorde et la haine… » Il y a aussi Papou, le jeune marginal, « à peine la trentaine, les cheveux en broussaille et les traits déjà creusés ». Homme à tout faire sur le port. Un illuminé attachant. Et puis Marianne, bien sûr, « la plus jolie institutrice de tout le pays ».

« Terminus Belz » est un roman qui sent le soufre et le sel. Belz est une île fictive qui pourrait être Groix, Noirmoutier ou l’île d’Yeux. Une île de pêcheurs avec des vies difficiles, ballotées tant par les flots que les hasards de l’existence. « Le hasard… Toujours là où on ne l’attend pas et la plupart du temps, c’est pour nous emmerder, pas vrai? ». Des secrets, des douleurs intimes que l’alcool noie mais n’efface pas. Des regrets et des frustrations qui peuvent mener à tous les excès. Marko, l’étranger, le bouc émissaire, s’en rendra compte jusqu’à une scène finale dantesque, entre hallucinations et réalité. Un premier roman réussi, à la fois polar et récit initiatique. MO

« Terminus Belz » – Emmanuel Grand – Liana Lévi

By | 2015-12-17T16:09:18+00:00 24 janvier 2014|Déjà parus|0 Comments

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