Un ciel rouge, rouge le matin – Paul Lynch

Sombre destin

Paul Lynch - Ciel rouge le matin« D’abord, il n’y a que du noir dans le ciel, et ensuite vient le sang, la brèche de lumière matinale à l’extrémité du monde. Cette rougeur qui se répand fait pâmer la clarté des étoiles, les collines émergent de l’ombre et les nuages prennent consistance. » Superbe ouverture. En bande son, on imagine le premier mouvement de la symphonie du Nouveau monde de Dvorak ou l’adagio de l’Eté de Vivaldi. Un nouveau jour se lève sur la terre d’Irlande. Il est sombre et tâché de sang. Comme le récit qui commence.

Coll Coyle est un jeune métayer qui vit pauvrement avec sa femme, enceinte, sa petite fille et sa mère. Pour une raison qui nous sera livrée vers la fin du récit, Hamilton, le propriétaire des terres et son intendant, Faller, leur ont signifié leur expulsion. Refusant cette décision qu’il estime inique, Coyle décide d’aller parler avec Hamilton. Mais ce dernier se montre plus méprisant et arrogant que jamais. « Je compte bien te briser les os et te faire rompre le cou au gibet. Ta femme, je l’ouvrirai en deux pour lui arracher le fruit de ses entrailles et je la remplirai de ma propre semence. Et cet avorton morveux que tu appelles un enfant, je l’enfermerai dans un sac pour le jeter du haut d’un pont. Allez tous au diable ». Coyle explose. D’un coup de poing il fait chuter Hamilton. « Sa tête en heurtant la pierre fait entendre un bruit mat, l’os a cédé, un flot de sang jaillit. » C’en est fini d’Hamilton. Commence alors une traque impitoyable pour retrouver Coyle. A sa tête, Faller, une brute cynique et sans pitié qui sème la mort sur son passage. Tout est glauque dans cette première partie. Le paysage comme les hommes. « Un ciel lugubre pèse sur la terre », tout chargé de pluie. Quand par miracle il ne pleut pas, « l’air (reste) imprégné d’humidité ».  Partout de la « terre mouillée », de « la gadoue » et de « la bourbe noire où les pieds s’enfoncent en chuintant ». Les gens croisés vivent dans une misère crasse. Les hommes sont brutaux, sales et ne trouvent d’exutoire à leur misère que dans les pubs d’où ils ressortent ivres. Sur le point d’être rattrapé par ses poursuivants, Coyle parvient à embarquer sur le premier bateau en partance. Ce n’est qu’une fois à bord qu’il en connaitra la destination: l’Amérique. Derrière lui, il laisse femme et enfants. « Je n’ai jamais voulu ça ». S’en suit une traversée de plus de huit semaines, nouvelle épreuve à vivre et à surmonter. A bord, des exclus en quête d’une vie meilleure. « (En Amérique) tu peux acheter les patates à deux shillings le boisseau, et pareil pour le whisky et le charbon, vu qu’ici y’a pas de tourbe. On te paye un dollar la journée à la mine, et les voleurs ne sont pas pendus. » Pour seuls bagages, quelques effets personnels, de l’angoisse et des rêves. « (…) leur coeur est aussi agité que les vagues de la mer ». On fume, on joue aux cartes, on se gratte contre la vermine. On lutte contre les tempêtes et parfois on meurt, terrassé par le typhus. A l’arrivée, un Irlandais déjà installé leur propose du travail. Le terrassement d’une ligne de chemin de fer.  « Je ne vais pas vous mentir, la besogne sera dure, mais elle convient parfaitement à des hommes robustes comme vous. Vous serez des pionniers et vous ferez fortune comme moi avant vous. Je vous mets juste le pied à l’étrier. » Un pied à l’étrier qui ressemblera plutôt à un boulet à la cheville.

Avec « Un ciel rouge, le matin« , son premier roman, Paul Lynch, trentenaire irlandais, nous livre une histoire sombre qui nous assomme de tout son poids de misère et de violence. Le style est concis. Des phrases brèves et percutantes qui disent les choses sans fioritures. La beauté de la nature comme la dureté de l’existence. Pendant plusieurs années, Paul Lynch a été critique de cinéma au Sunday Tribune, à Dublin. Du visionnage de plusieurs milliers de films, il a probablement tiré le goût de l’ellipse dont il fait une utilisation habile. Surtout pour nous laisser deviner le pire. Autre influence cinématrographique, l’utilisation du présent narratif qui nous immerge dans le récit. L’action se déroule sous nos yeux; impossible de prendre du recul. On est coincé. Comme le sont, par un destin implacable, les personnages du récit . “Nos vies, nos destinées, nos histoires englouties par des forces plus vastes.” Autour d’un fait divers réel, survenu en Pennsylvanie en 1832, Paul Lynch a écrit un  roman sombre, sobre et beau. MO.

 

« Un ciel rouge, le matin » – Paul Lynch – Albin Michel

By | 2015-12-17T16:05:26+00:00 9 mars 2014|Déjà parus|0 Comments

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