Après le silence – Didier Castino

 

Au nom du père

Didier Castino - Après le silence« Tu ne me connais pas très bien. Tu ne me connais que, comment? Par ouï-dire… Tu t’es fais une image de moi par le discours des autres, une image construite sur ce qu’ils ont vécu, une image invérifiable ». Pourquoi Louis Catella dit-il cela? A qui s’adresse-t-il? On l’ignore. Il parle de sa vie. De l’usine qu’il connait très tôt. Son père boit; ses parents se séparent. Il lui faut travailler. Pas de temps à perdre à l’école quand on a besoin d’argent pour vivre. Dès treize ans donc, le voilà « ouvrier sans spécialité ». Puis, à seize ans, c’est l’usine, la « grande », la « vraie ». Celle qui va s’accaparer sa vie. « L’usine avale tout. Une fois entré, on n’en sort plus ». Louis y passera vingt-cinq ans. « Putain d’usine », comme on pourrait le dire d’une maîtresse trop possessive.

Lutte des classes

L’usine en question est une fonderie. Le travail y est dur. Physique. Très vite, Louis va prendre conscience des rapports de classes. D’un côté il y a le « patron »; de l’autre, les « ouvriers ». « Lui et nous ». Et bien sûr, les intérêts ne sont pas les mêmes. « Pour qu’il aille bien, il faut qu’on aille mal ». Les rapports sont tendus; « la méfiance réciproque ». Et puis arrive mai 68 et, avec lui, l’espoir. Mieux, « la certitude que tout va changer ». Mais ça ne sera pas encore pour cette fois. Après cinq semaines d’occupation sans salaire, il faut reprendre le boulot. Continuer comme avant, les accords de Grenelle pour seule consolation. Pour Louis, l’idéaliste, la déception est douloureuse. Pour Louis, l’orgueilleux, la défaite est une honte. Celle de « revenir sans rien, bredouille » devant sa femme, Rose, et ses trois garçons. Mais « c’est nous qui avons raison, il faudra bien qu’on l’entende un jour ou l’autre ». Heureusement, le mois d’août se profile à l’horizon et, avec lui, les vacances. Direction la Savoie où se retrouvent chaque année, oncles, tantes et cousins. On mange, on boit, on se couche tard, on va pêcher, on écoute Johnny et Cloclo. « On refait surface à nouveau », loin de l’usine.

Fin de partie

Les années passent et se ressemblent. Arrive 1974, l’année maudite. D’abord, au mois de mai, la gauche perd encore les élections. Giscard est élu président. « Ton frère ainé a pleuré ce soir là. Il en a assez d’être dans une famille où on perd tout le temps (…) ». Car, il va sans dire, dans la famille de Louis, on est tous de gauche. « (…) il faut être à gauche pour devenir un homme, un vrai. » Et puis, au mois de juillet, c’est le drame. Le crochet d’un pont roulant cède. Le moule de plusieurs tonnes qu’il transportait chute sur deux ouvriers, dont Louis. Mort sur le coup. « (…) comme une merde qu’on écrase ». Silence.

La vie sans Louis

Louis et mort mais, curieusement, le monologue continue. « Je suis écrasé dessous et je ne réponds plus. Je suis mort, c’est sûr maintenant (…) ». Métempsychose? Non. Peu à peu, le subterfuge se dévoile. Depuis le début, ce n’est pas Louis qui parle, mais le dernier de ses fils. Celui qui avait sept ans quand son père est mort. C’est lui qui met les mots dans la bouche de son père. « Tu inventes. Tu parles comme tu voudrais que je parle ». Le récit bascule. Il n’est plus question de la vie de Louis, mais de la vie sans lui. Une vie pas facile. Surtout pour le petit dernier. Si grandir sans père est une souffrance, le faire dans l’omniprésence d’un père absent est un challenge. Comment se construire quand on vous oppose sans cesse « l’exemplarité » d’un père devenu objet de culte, référence absolue, inégalable? Ecrasante. D’autant plus que le fils ne ressemble en rien au père: ni bricoleur, ni bagarreur, « un homme qui pleure ».

Emancipation

Devenu adulte et père de famille, ce fils – dont le prénom ne nous est jamais donné, comme s’il n’avait pas d’identité – décide d’en finir avec ce père castrateur une bonne fois pour toute. Il accapare la parole et ne la lâche plus. Dans un récit rageur où se mêlent amour, frustration et haine, il raconte ce qu’a été sa vie après son père. « Je lui dois ce que je suis aujourd’hui, parce que le moule lui est tombé sur la gueule, je suis comme je suis avec tous mes doutes, toutes mes craintes, mes impulsions, avec tous mes dérèglements ». Pêle-mêle, il balance à son père sa réussite sociale, sa piscine au ph incertain et l’époque qu’il ne comprendrait pas. « On ne vote plus pareil. On ne sait pas si un jour on ne finira pas par voter à droite, même si on a toujours voté à gauche. On ne sait plus, un peu perdus ». Oui, un peu perdu, mais vivant. A quarante ans, il est temps pour ce fils frustré de couper définitivement le cordon, de renvoyer le père dans sa tombe, de déboulonner la statue du commandeur pour enfin vivre sa propre vie. Même si, au fond de lui, il sait qu’il restera toujours ce fils d’ouvrier avec, dans son ADN, « des hésitations , des révoltes » qui lui rappellent d’où il vient. Qui il est. Le fils de Louis.

Un récit tendu, sur l’absence, le manque et le désir de choisir sa propre voie quelques soient ses racines. Ou malgré elles. « (…) c’est ça aussi vivre après ta mort, vivre malgré ta mort. (…) Parler après le silence. » MO

« Après le silence » – Didier Castino – Liana Lévi

By | 2015-12-18T10:53:51+00:00 22 octobre 2015|Interviews|0 Comments

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