Je suis en vie et tu ne m’entends pas – Daniel Arsand

Je suis en vie mais tu ne m'entends pas - Daniel Arsand« Sur sa veste qui s’apparentait à celle d’un pyjama on avait inscrit : Paragraphe 175. Dans le Code allemand, l’homosexualité était un crime, les nazis en avaient durci les termes et la condamnation. On avait cousu sur son dos, sur sa poitrine, sur le haut du pyjama, des lettres – des lettres-crocs et des lettres-vomissures -, un triangle rose, et ce numéro de feu noir, un brasier de ténèbres, numéro bestial qui le vouait à l’équarrisseur, 5395. Il avait dix-neuf ans à son arrivée dans la boue et la poussière et les morts de Buchenwald. »

Novembre 1945. Klaus Hirschkuh, 23 ans, est de retour à Leipzig. La ville de son enfance et de son adolescence est en ruine. Klaus aussi est détruit. Son cœur saigne depuis longtemps. Sa chair est blessée, à l’intérieur comme à l’extérieur. Il revient de loin. De l’enfer, à peine à une centaine de kilomètres de chez lui. Buchenwald. Un nom qu’il a du mal à prononcer. Un nom qui porte l’effroi. Un nom tout chargé d’horreur, de souffrance et de mort.

L’enfer, c’est les autres

Tout avait commencé quatre ans auparavant. La porte d’une chambre qui vole en éclats sous les coups de pied de la Gestapo. Heinz, l’être aimé, qui bondit du lit et saute par la fenêtre qui « se remplit d’un cri. » Klaus emmené, torturé avec « une règle de fer dans le cul », puis déporté. Quatre ans d’enfer. « (…) chaque jour de ces quatre années a été pire que celui qui l’avait précédé (…) ». Klaus va découvrir ce dont l’homme est capable lorsqu’il a renoncé à sa part d’humanité. La violence. La cruauté. La haine. Les forts qui écrasent les faibles. Les moins faibles qui écrasent les plus faibles. Et tout au bas de la hiérarchie, les pédés. « Comment un pédé pouvait-il exister ? Est-ce que ça doit exister ? Il était sous-homme comme le Juif, et des Juifs le traitaient de tante, et criaient : ne me touche pas ! Oui, c’était ainsi. » Les pédés sur lesquels on lâche les chiens qui les bouffent vivants. Les pédés qu’on émascule sans anesthésie ; « et qu’est ce que ça couine un pédé qu’on châtre. » Les pédés abusés à volonté. « Ivres morts, le dimanche, ils se le tapaient, pas les kapos, pas les officiers, pas les maitres, mais ses voisins de baraquement, tous l’un après l’autre, sale pute, tante, pissez-lui dessus. » Oui, ses voisins de baraquement. « On lui faisait comprendre qu’il serait toujours plus pédé que prisonnier. » Klaus va survivre à ces traitements inhumains. Peut-être grâce à sa jeunesse qui le rend résistant. Surement grâce à ce kapo qui « pleurait parfois en (le) baisant » et qui l’alimentait de pain ou de pomme de terre. Klaus va sortir vivant du camp mais mort en dedans. « On lui avait arraché le cœur. Qu’est ce qui battait, vraiment, en lui ? Qu’entendait-il de lui respirer ? Il lui faudrait des années, à coup sûr, pour obtenir une réponse. »

Résurrection

Avec ses parents, les retrouvailles sont maladroites – « On ne t’attendait plus mon gars » – entre non-dit et tendresse retenue. Silences de part et d’autre. Du côté des parents, de la gêne un peu, face à ce corps si maigre qui dit, plus que des mots, le calvaire traversé. D’ailleurs, on ne pose pas trop de questions. « Entrer dans les détails, ce serait tôt ou tard aborder la raison de son arrestation, et ça, ils s’y refusaient, cela resterait hors champ. Jusqu’à leur mort à tous. » De la morgue un peu, du côté de Klaus qui se pense tous les droits. « Les Hirschkuh avaient eu le malheur bien pépère. Lui était tout en fragments. Qu’on ne lui reproche pas d’avoir des caprices ! » Il leur impose ses difficultés à manger et à boire. Ses « dérangements intestinaux. » Le temps passé à se débarbouiller et à consommer l’eau rare. « Se recréer avec un infect bout de savon verdâtre, un gant de toilette et de l’eau en filets. » Petit à petit, Klaus reprend forme humaine. « En apparence il recommençait à ressembler à celui qu’il avait été. »

Reconstruction

Il se décide alors à chercher du boulot. Besoin d’indépendance et de solitude. « Après quatre années de promiscuité intolérable, il devait se l’avouer, il serait soulagé de jouir d’une roborative solitude. » Apprenti tailleur avant sa déportation, il est embauché « sur le champ » chez Robert Müller, « l’homme métamorphosant la cheviotte, le tweed et le shantung en œuvre d’art. » Müller n’est pas seulement un « patron juste, attentif et réservé », c’est un homme bienveillant. Il trouve rapidement à Klaus une chambre à louer. À l’atelier, Klaus se lie d’amitié avec René, un autre Français. Déporté lui aussi pour une raison inconnue. « René attirait l’indulgence et la tendresse. » Mais René est marié. Il a une femme qui l’attend à Paris. De peur de l’effrayer ou de la décevoir, il attend d’avoir retrouvé une allure décente pour la rejoindre. Quand il sera prêt à rentrer, Klaus décidera de le suivre. Son avenir réclame un besoin d’exil et d’aventure. Sorti vivant de l’enfer, il lui faut désormais se réconcilier avec la vie. Et Paris semble un bel endroit pour le faire. « En étant apatride, peut-être qu’il oublierait qu’il avait été allemand, et que Buchenwald s’éloignerait de lui. Ça valait tout au moins le coup d’essayer. »

Renaissance

À Paris, Klaus prend des cours de français. Il se lie d’amitié avec un vieux tailleur fatigué, Heurtebanne, qui ne peut l’embaucher faute de travail, mais lui en présente un autre, Baramian, un Arménien gros – « une baleine humaine » – et volubile. Il embauche Klaus tandis que, pour un loyer modique, Heurtebanne lui loue un deux-pièces. Désormais, Klaus peut vivre sa vie en toute indépendance. De son côté, René, « abasourdi et ravi », devient papa d’un petit garçon. La vie reprend des couleurs. Un jour, le désir est à nouveau là. « Des ébats sans conséquence, presque neutres » mais le sentiment de renaitre. Et puis la rencontre avec Claude, une histoire qui aurait pu être d’amour s’il n’y avait pas eu Heinz. Leur relation va durer quand même trois ans. Trois années durant lesquelles Klaus n’aura jamais « confié Buchenwald à Claude. » Ni le bon garçon, ni le bon moment.

La vie est belle

On atteint le mitan des années 50. Klaus a trente-quatre ans. Il travaille désormais chez Heurtebanne à qui Baramian a cédé son fonds de commerce. Les affaires vont bien. Klaus commence à se faire une réputation. Il voit moins souvent René et sa femme et drague de plus en plus souvent. « Courts éblouissements, corps en émoi, ensemble, pourquoi pas. »
À bientôt quarante ans, Klaus éprouve un jour le désir de revoir ses parents. Sont-ils vivants ou morts ? Il part pour Leipzig. Parler allemand le déstabilise. La langue de ses parents et de Heinz, mais aussi la langue de ses bourreaux. Ses parents ont vieilli. Normal. Ils lui en veulent de son exil et de son silence. Klaus n’a pas grand-chose à leur dire. Presque des étrangers. Il tourne définitivement la page Allemagne et retourne à Paris, plein de désir de vivre. « Que c’était stimulant, rassurant, source de joie que de désirer ! Le bonheur avait par instants un éclat inouï. Ce n’était donc pas pour rien qu’il n’avait pas laissé sa peau à Buchenwald. » Non, ce n’était pas pour rien. C’était pour Julien. La rencontre. Celle qui marquera définitivement son existence. Pour la première fois depuis Heinz, Klaus est « à même de dire je t’aime, et mon amour. » Pour la première fois également, Klaus est à même de raconter à un garçon, Buchenwald, « la torture, les chiens, la règle dans le cul, le sang, l’empilement des morts, (…) » ; « quatre ans dans une nuit féroce comme une bête. » Ces deux-là ne vont plus se quitter.

Plus jamais ça

Le temps va passer. La société va changer. Pas trop pour les homos qui doivent toujours supporter une homophobie stagnante. « Mots orduriers ». Bagarres. Et un jour, il y a la baston de trop. Celle qui envoie Julien deux mois à l’hôpital. Celle qui incite Klaus à parler. À tout raconter dans un livre. Que les gens sachent ce que l’homophobie peut produire. « Qu’on sache ce qu’était qu’être pédé à Buchenwald, et pas gay, pédé, car pédé porte en lui les coups reçus, les crachats, la haine assenée, gay, c’est si gentil, plein d’illusions, (…) » Le livre est un succès. Pour Klaus, c’est simplement le soulagement du devoir accompli.
La vie continue son chemin, bordé de disparitions que le temps qui passe rend inexorables. Le SIDA apparait. Les corps des malades ressemblent à ceux des déportés. Retour du cauchemar. Et puis, pour la seconde fois dans la vie de Klaus, à nouveau la déchirure. Disparition de l’être aimé. Mais toujours chez lui cette vitalité qui le tient debout. Qui lui fait renoncer à rien. Ni aux aventures de passage – « légères comme des fétus de paille » – ni au militantisme. Jamais il ne se tairait. Jamais.

« Je suis en vie et tu ne m’entends pas » est un roman émouvant au sens propre. Il remue. On a beau savoir ce qu’ont subi les homosexuels déportés, on est toujours saisi du même effroi quand on nous le rappelle. Pour écrire son roman, Daniel Arsand s’est appuyé sur les témoignages de ceux qui ont connu les camps et qui « ont pu échapper à un destin programmé. » Il n’a rien inventé. Les horreurs relatées par Klaus ont bien existé. Elles nous disent de quoi l’homme est capable quand il choisit le pire. Néanmoins, le destin de Klaus nous montre que, dans la vie, il y a toujours une lueur d’espoir que tout le mal du monde n’arrivera jamais à étouffer. Celle qui guide, qui inspire et qui aide même les plus meurtris à se maintenir debout. Souvent cette lueur a la couleur de l’amour. « Aimer pour ne pas se souvenir, croire à l’impossible. » Oui, aimer. Oui, croire à l’impossible. C’est ce que réussit à faire, malgré tout, Klaus – nommé ainsi par Daniel Arsand en hommage à Klaus Mann. Même s’il craque parfois – « Tout se rappeler, tout jeter et tout qui revient en boomerang » – il parvient à trouver le bonheur. Un sacré exemple de résilience. Regarder devant, toujours, mais ne jamais oublier. Et rester vigilant. « Combattre est une règle de vie » écrit Daniel Arsand en postface. Son roman, à la fois intimiste et militant, nous en donne une touchante illustration. MO

 

« Je suis en vie et tu ne m’entends pas » – Daniel Arsand – Actes Sud

By | 2017-05-20T20:24:51+00:00 30 mai 2016|Interviews|0 Comments

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