L’étrange mémoire de Rosa Masur – Vladimir Vertlib

La vie derrière soi

Etrange mémoire de Rosa Masur - Vladimir Vertlib« Aujourd’hui les Allemands aiment les Juifs, du moins tant que les Juifs ne se comportent pas d’une façon aussi juive qu’ils croient que les Juifs pourraient se comporter, mais ne le devraient pas. »

Vous pouvez relire cette citation alambiquée deux fois. C’est ce que j’ai dû faire pour en comprendre toute la subtilité. Elle est à la mesure de l’esprit vif et caustique de celle qui la prononce, Rosa Masur. Nonagénaire, Rosa a traversé avec courage et obstination le XXe siècle meurtrier. Les épreuves l’ont endurcie sans jamais entamer son sens de l’humour et de la dérision. Mieux, il l’a renforcé. Question de survie. Car Rosa est une Juive russe et tout le monde sait que le siècle dernier n’a pas été tendre avec les Juifs de l’Est. Ceci dit, il n’y a pas que le siècle dernier. « Cela fait deux mille ans que nous passons notre temps à nous relever. » Disons qu’en matière de persécution des Juifs, le XXe siècle s’est particulièrement distingué. Malgré tout – et on ne peut que s’en réjouir – les Juifs sont toujours là. Le secret de leur survie ? Un sens de l’humour imbattable. « Vu la vie qu’on a, nous, les Juifs, on devrait peut-être nous accorder une prime de pénibilité. J’ai entendu dire qu’en Papouasie-Nouvelle-Guinée, il existe des peuplades classées parmi les espèces protégées. Pourquoi personne n’a pensé aux Juifs ?  ». Sacrée Rosa !

Bienvenue chez les Schleus

À 90 ans, Rosa vient de quitter pour la première fois la Russie. Avec son fils Kostik, sexagénaire, et l’épouse de celui-ci, Sophia, ils ont fini par quitter leur appartement communautaire de Saint-Petersbourg pour l’Allemagne où réside Sacha, leur fils unique. La décision n’a pas été facile à prendre pour Kostik. « Des incendies éclatent dans les foyers de demandeurs d’asile  » et « des étrangers sont victimes de violences  ». « Au fond de leurs cœurs, ils n’ont pas changé les Allemands (…) ». Il faudra qu’une voisine prostituée manipule le hasard pour que le pas soit franchi. Les voilà donc à Gigricht, ville fictive de la Saxe-Anhalt, ancien district d’Allemagne de l’Est. La ville s’apprête à fêter ses sept cent cinquante ans. À cette occasion, il est prévu de publier un livre dans lequel « un membre de chaque communauté établie à Gigricht, représentant tous les autres,  » témoignera de son parcours jusqu’à la cité allemande. Un casting est organisé pour choisir le représentant de chaque communauté. Les candidats devront « impressionner aussi bien par des qualités dites « typiques » de leur groupe que par des qualités personnelles peu communes. » L’heureux élu sera rémunéré cinquante marks par entretien plus une prime de cinq mille marks. L’occasion rêvée pour Rosa d’obtenir les moyens d’emmener son fils chéri de soixante-huit ans à Aix en Provence. Son regard pensif et nostalgique quand il feuillète le vieux magazine « spécial Provence » que lui a offert Sveltana, la prostituée, avant de partir, la rend malade. Elle postule et emporte le rôle, catégorie « Juifs russes. » Il faut dire que, non seulement la vie de Rosa ne fut pas un parcours de roses, à l’image de celle de ses congénères, mais elle avait dans son jeu une carte qui a laissé ses interlocuteurs « abasourdis, décontenancés. » Il y avait de quoi. Mais ça, on ne le saura qu’à la fin du livre. Avant, Rosa nous aura raconté quelques épisodes de sa vie. Pas de doute, il ne faisait pas bon être juif à l’est de l’Europe au XXe siècle.

Antisémitisme ordinaire

La vie de Rosa commence donc, au début du siècle dernier, à Vitchi, petite bourgade de Biélorussie. « Un pays arriéré, avec ses bandes d’assassins, ses esclaves dociles, ses têtes de courges et ses cerveaux fêlés, où la pauvreté, la misère et la tristesse règnent en maitres et la bêtise porte une couronne impériale. » Charmant. La vie y est dure, surtout pour les Juifs. « Nos Biélorusses sont de paisibles paysans. Ils peuvent, comme il y a deux ans, casser quelques vitres, incendier des maisons ou rosser quelques Juifs. Ce sont des goyim. Ils se laissent guider par l’instinct et non par la raison. » Malgré tout, Rosa garde un souvenir d’une enfance heureuse. Vitchi vit au rythme des aléas de l’Histoire, tantôt occupée par les Russes, tantôt par les Allemands, tantôt par les Polonais. Toujours pillée. En février 1917, la révolution apporte comme une promesse de bonheur. La nouvelle république communiste des Soviets est gouvernée par les bolcheviks, essentiellement des Juifs. « Pouvait-on vraiment croire ce genre de choses ?  » Mieux valait ne pas trop manifester sa joie. « Un Juif avait tout intérêt à se réjouir en silence des grands et petits évènements de ce monde. Plus l’évènement est grand, plus le Juif doit être silencieux !  ».

Lendemains qui déchantent

Fin 1925, Rosa, encouragée par sa mère, débarque à Leningrad pour y faire des études. « Jamais les Juifs ne se sont aussi bien portés dans ce pays. Un jour, ils devront en payer le prix, alors autant en profiter tant que ça dure. » Rosa ne partage pas le pessimisme de sa mère. Persuadée que l’époque des persécutions est « définitivement terminée  », elle est pleine de confiance dans le nouveau régime. Quand le socialisme sera définitivement installé, il n’y aura plus « ni Juifs ni Russes ou Biélorusses, mais seulement des citoyens soviétiques. » Peut-être. Mais ces lendemains qui chantent ne sont pas pour tout de suite. Rosa qui ambitionne de devenir juriste « afin d’oeuvrer un jour pour la justice dans notre pays » se voit refuser l’accès aux études de droit. Son père a travaillé comme garde de chasse d’un propriétaire terrien. Autrement dit, du côté des oppresseurs avant la révolution. Pas de place pour elle au sein du « corps de juristes prolétariens. » « Les lois sont ainsi faites. C’est la lutte des classes…  » On lui conseille de s’orienter vers des études d’ingénieurs – « les bolcheviks raffolent de tout ce qui fonctionne à l’électricité ou au diésel  ». Mais Rosa préfère le professorat. « (…) si je ne pouvais servir mon pays comme juriste, je désirais tout au moins contribuer activement à la formation de la première génération de vrais citoyens soviétiques.  » Elle choisit l’allemand, « considéré comme la langue de l’avenir. » Avant de commencer ses études, il lui faut passer par l’usine afin d’obtenir une bourse qui les financera. Un séjour éprouvant dans « la grande famille des prolétaires.  » Mais c’est là que Rosa va rencontrer Masha, celle qui deviendra « son meilleur compagnon de route  ». Sortie troisième de sa promotion en juin 1930, elle espère, à la rentrée suivante, intégrer un lycée comme professeur. Une nouvelle fois, le passé de son père se met en travers de ses désirs. Considérée comme «  inapte à exercer le métier d’enseignante car jugée politiquement non fiable », elle se voit barrer la voie de l’enseignement. Les bolcheviques ont la rancune tenace. Par chance, elle trouve un poste dans un établissement public de traduction. « Au bout de quelques heures  » elle s’y ennuie déjà. Dans un an, je m’en vais, pense-t-elle. Elle y restera jusqu’à la retraite.

Gens à part

Entretemps, Rosa va se marier et avoir deux enfants. Elle va vivre le terrible siège de Leningrad qui va durer près de trois ans. « Il n’y a plus ni électricité, ni combustible, ni eau courante. » Et pour combattre la faim, tout est bon, de la colle du papier peint aux animaux domestiques en passant par les lanières de cuir et les semelles de chaussures. On parle même de cannibalisme dont des enfants font les frais. «  Ils ne sont pas très charnus, certes, mais se laissent très facilement duper  ». Ils se laissent emmener et « atterrissent dans la marmite. » Rosa et ses enfants s’en tireront tant bien que mal. Ce ne sera pas le cas de ses parents. À Vitchi, tous les habitants juifs ont été tués par les « barbares fascistes ». Avec la complicité, active ou passive, de leurs voisins biélorusses. « La révolution, la guerre civile, la nouvelle société, nos idéaux  » ne seront pas parvenus à vaincre l’antisémitisme. Et quand Rosa essaie d’obtenir l’autorisation d’apposer une plaque commémorant le massacre spécifique des Juifs – « ils nous ont tués parce qu’à leurs yeux on n’avait pas le droit de vivre » – elle reçoit une fin de non-recevoir. Ça sera « citoyens soviétiques assassinés par les fascistes  » ou rien. « Pourquoi vous, les Juifs, il faut toujours que vous vous preniez pour des gens à part ? Même en matière de souffrance vous cherchez à nous surpasser. » lui dira le responsable du sovkhoze local.

Tout passe, rien ne change

Après Rosa, c’est son fils Kostik qui se voit discriminé dans le choix de ses études. Malgré d’excellents résultats aux examens, l’entrée de l’Institut d’aéronautique lui est refusée. Pas à cause du passé de son grand-père. Simplement parce qu’il est juif. « Il y avait trop de scientifiques juifs dans le pays ». Pas assez fiables. Trop « cosmopolites« . Même scénario dans les autres établissements moins prestigieux où il essaie de s’inscrire. Mais dans son combat pour parvenir à faire des études scientifiques, Kostik a un allié de poids : sa mère. Remuant ciel et terre pour que son fils puisse intégrer une école, elle finit, en ultime recours par s’adresser au Bon Dieu plutôt qu’à ses saints. S’ensuivra une scène d’anthologie, digne d’un film de Mel Brooks, avec la courageuse Rosa dans le premier rôle. Du courage et de l’humour, tel est le secret des Juifs « pour survivre pendant deux mille ans, alors que tout le monde cherche à vous écraser comme un pou. »

Vladimir Vertlib est un écrivain autrichien d’origine russe. Avec « L’étrange mémoire de Rosa Masur », largement inspiré par la vie de sa grand-mère, Mira, il s’inscrit avec talent dans la tradition du roman juif contemporain dont les auteurs phares sont américains. Je pense à Saul Bellow et Philip Roth, bien sûr, mais également à Shalom Auslander, Chaïm Potok ou Michaël Chabon. Ces auteurs mêlent avec finesse, gravité et humour pour nous narrer le choc des cultures entre leur identité juive traditionnelle et la modernité américaine. Et c’est exactement ce que réussit à faire Vladimir Vertlib avec « L’étrange mémoire de Rosa Masur », où la dérision empêche le destin de trop se prendre au sérieux. « Et en plus, je suis juive. Comme si la vie n’était déjà pas assez dure comme ça. » Trop fort. MO

« L’étrange mémoire de Rosa Masur » – Vladimir Vertlib – Métailié

By | 2016-03-02T11:00:24+00:00 2 mars 2016|Interviews|0 Comments

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