Au revoir là-haut – Pierre Lemaitre

La guerre, quelle arnaque!

Au revoir là haut - Pierre LemaitreNovembre 1918. Dans les tranchées circulent des rumeurs d’armistice prochain. Les soldats sont sceptiques. « Ceux qui pensaient que cette guerre finirait bientôt étaient tous morts depuis longtemps ». Néanmoins, la multiplication de ces rumeurs fait que « l’espoir d’en sortir vivant commence à tarauder les plus pessimistes ». Alors, forcément, quand on a la démobilisation en ligne de mire, on est moins chaud que jamais pour monter à l’assaut. « Mourir le dernier, c’est comme mourir le premier, rien de plus con ». Mais c’est sans compter sur le zèle de certains officiers en quête d’une médaille ou d’un galon supplémentaire. « Le véritable danger pour le militaire, ce n’est pas l’ennemi, mais la hiérarchie ». Ainsi le lieutenant d’Aulnay-Pradelle. Pour saisir peut être la dernière opportunité qui s’offre à lui de se faire bien voir de son supérieur, il lance sa section à l’assaut de la cote 113. L’enfer. Dans une séquence d’ouverture impressionnante, nous voilà plongés au cœur de l’action. On pense bien sûr à Fabrice, à la bataille de Waterloo, dans « la Chartreuse de Parme ». Mais en mieux. En plus intense. Avec Fabrice, on est spectateur; avec Albert Maillard, on est acteur. On entend les balles qui sifflent. On est assourdi par le « fracas dense et ininterrompu » des obus. On a de la terre épaisse collée aux semelles des godillots. On a « le ventre noué, la gorge sèche ». On court en « hurlant comme des fous pour s’enivrer, pour se donner du courage ». Et on se meurt, ensevelit sous « une immense vague de terre brune » projetée en l’air par la chute d’un obus et retombée sur vous.
C’est ce qui arrive à Albert Maillard, Français moyen. Un garçon banal, « mince, de tempérament légèrement lymphatique, discret ». Fils unique d’une mère castratrice. Caissier dans une banque avant la guerre. Heureusement pour lui, pas loin, il y a Edouard Péricourt. Un « gosse de riches », étudiant aux Beaux-Arts, avant le grand carnage. Lors de l’assaut, il s’est fait fracasser la jambe par une balle. Il git dans la boue, à une dizaine de mètres du trou dans lequel Albert est enseveli. Malgré sa blessure qui le fait hurler, il rampe vers le soldat enseveli. A l’aide de ses seules mains, il s’efforce de le dégager. Il y parvient. Le soldat est inanimé. Peut être mort. Mais Edouard ne veut pas y croire. Il se laisse tomber de tout son poids sur le corps du soldat dans une tentative désespérée de relancer son cœur. Ca marche! Albert se redresse, vomissant « tripes et boyaux ». Edouard est heureux. « Pour une fin de guerre, c’est quelque chose ». Des larmes de joies se mêlent aux larmes de douleurs. « C’est alors qu’arrive à sa rencontre un éclat d’obus gros comme une assiette à soupe ». Fin de la séquence.

Dorénavant, Albert ne lâchera plus Edouard, l’homme qui lui a sauvé la vie. Parce que si Albert se remet rapidement de ses côtes cassées, il en est tout autrement d’Edouard. Lui, ce ne sont pas les côtes qu’il a de cassées; c’est la gueule. L’éclat d’obus qui l’a atteint juste après avoir ramené Albert à la vie lui a arraché la moitié inférieure du visage.
Le premier réflexe d’Edouard sera de tenter de se suicider. Il en sera empêché par Albert qui le veille jour et nuit. Soit. Mais, dans l’état qui est le sien, pas question pour Edouard de retourner à sa vie d’avant . Officiellement, il doit être mort. Et puisqu’Albert l’a empêché de mourir, il doit l’aider à disparaitre. A changer d’identité. C’est ce qu’il fait. Albert parvient à échanger le carnet militaire d’un soldat mort, enfant de l’assistance publique que personne ne réclamera, avec celui d’Edouard. « Edouard Péricourt vient de mourir pour la France ». Eugène Larivière, vient de « ressuscité des morts ».
De compères, Albert et Edouard deviennent complices. Et cette première arnaque à laquelle ils viennent de se livrer ne sera pas la dernière. Car la vie après-guerre n’est pas facile. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les survivants du grand massacre ne sont pas accueillis les bras ouverts. « On commençait à en avoir marre des héros! Les vrais héros étaient morts! ». Alors, un jour, Edouard a une super idée. A l’heure où « les villes, les villages, les écoles, les gares même, tout le monde veut son monument aux morts », il voit là une bonne opportunité d’utiliser ses talents de dessinateur. Il propose à Albert de lancer une vaste arnaque en créant un catalogue de « stèles, monuments et statues à la gloire de nos Héros et de la France victorieuse ». « On les vend seulement! On ne les fabrique pas! On touche l’argent, c’est tout! ». Et après? Après, « on se barre avec la caisse! ». Pour Edouard et Albert, l’heure de la vengeance a sonné.

Pierre Lemaitre a grandi en lisant Alexandre Dumas. De ses lectures de jeunesse, il en a gardé le sens de la narration et le goût des rebondissements, souvent spectaculaires. Parfois trop. Son style, peaufiné par l’écriture de thrillers, est efficace. Pas de doute, Pierre Lemaitre sait raconter les histoires. Avec « Au revoir là-haut », il sort, pour la première fois, du domaine qui a fait son succès. Sans s’éloigner. Le mal est toujours là. Le suspense aussi. Mais avec ce roman, on quitte le drame pour la tragédie. « Toute histoire doit trouver sa fin, c’est dans l’ordre de la vie. Même tragique, même insupportable, même dérisoire, il faut une fin à tout ». Celle que nous réserve Pierre Lemaire avec « Au revoir là-haut », est à la mesure de cette tragédie que fut la Grande Guerre. Un roman émouvant. MO.

Au revoir là-haut – Pierre Lemaitre – Albin Michel

By | 2014-01-24T15:05:32+00:00 16 septembre 2013|Non classé|0 Comments

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