Banquises

Double disparition

Partir, voyager, découvrir. Partir pour apprendre, s’enrichir. Partir pour revenir. Mais aussi, partir et disparaître. A jamais. Sarah est une jeune fille formidable. Vive, intelligente, curieuse, elle étudie la musique au conservatoire. Ses voyages, elle les fait avec son amie Diane. Ensemble, elles choisissent leurs destinations en fonction des salles de concert et de leur réputation acoustique. Et puis un jour, Diane tombe gravement malade et meurt. Sarah s’effondre. Se referme. Elle n’aspire plus qu’à une chose, le silence. Elle décide de passer quelques mois au nord du Groenland, sur « la grande zone de silence de la banquise ». Pendant les six mois de son séjour, elle ne donne aucune nouvelle. Le jour prévu de son retour, elle n’est pas à l’aéroport. Et le drame commence. Pour les parents de Sarah et pour sa jeune sœur, Lisa. Le drame de l’absence et de l’attente. Car Sarah a disparu sans laisser de traces. C’est son droit, elle est majeure. Tant que son corps n’a pas été trouvé quelque part, l’espoir qu’elle puisse réapparaitre subsiste. Aussi, les parents de Sarah se refusent d’envisager le pire. « Sarah n’est pas revenue, c’est tout, elle n’a pas disparu ». Pour Lisa, vivre en l’absence de sa sœur est aussi une épreuve. Présente, Sarah prenait beaucoup de place. Absente, c’est encore pire. Le vide qu’elle a laissé occupe tout l’espace. Pour ses parents, Lisa est transparente ou presque. Pour se faire remarquer à leurs yeux, elle va jusqu’à l’anorexie avant que la rencontre de l’amour ne la ramène à la vie. Les années passent, la douleur non. Pour la mère, renoncer à la douleur serait renoncer à Sarah. Tant bien que mal, le couple formé par ses parents, « soudé par cette perte, en même temps au bord de la rupture », survit. Lisa, elle, cherche son salut hors du foyer familial, cet « espace saturé de chagrin ». Elle voyage à son tour, fait des rencontres. « Elle apprend à s’aimer pour se sentir exister ». Elle finit par trouver un compagnon avec qui elle aura deux enfants. Et puis un jour, vingt-sept ans après la disparition de Sarah, des raisons administratives obligent à la déclarer officiellement décédée. C’est le moment que choisit Lisa pour partir sur les traces de sa sœur, au Groenland, « là où la glace archive toute l’histoire humaine ». A vingt-sept ans de distance, essayer de vivre ce que Sarah a vécu, mettre ses pas dans les siens, aller à l’endroit exact où les photos trouvées disent qu’elle est allée. Ressentir les sensations qu’elle a éprouvées pour être comme en communion avec elle et lui dire enfin au revoir. Mais en vingt-sept ans, les choses ont changé. La Terre s’est réchauffée. La banquise se rétracte. Au risque de se noyer dans la mer glacée, il est désormais impossible d’accéder là où s’est rendue Sarah. De plus, c’est le moment que choisit le volcan islandais Eyjafjallajökull pour entrer en eruption, clouant à terre avions et voyageurs. Lisa devient témoin, malgré elle, de la vulnérabilité de l’homme face à cette nature qu’il ne cesse d’agresser. Elle était venue sur les traces d’une disparition, celle de sa sœur, mais aura surtout trouvé celles d’un monde ou, plus précisément, celles de « l’engloutissement d’un monde ».

« Banquises » est un très beau roman. Sur l’absence et sa douleur. Sur le temps qui passe et qui n’altère pas cette douleur. Mais aussi sur le temps qui passe et qui altère la nature et la vie des hommes qui l’exploitent. « Banquises » est à la fois un roman intime et écologique. L’écriture de Valentine Goby sonne juste. Son sens de l’observation est sacrément aiguisé. Ses descriptions ont la précision du reportage. Pas de fioriture. Juste du réel et de l’émotion. Vraiment réussi. MO

« Banquises » – Valentine Goby – Albin Michel

By | 2013-08-13T10:12:26+00:00 7 février 2012|Non classé|0 Comments

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