Comme au cinéma

Justice en scène

Comme au cinéma« Anquetin est un gros con. Pas d’une gentille connerie débonnaire … Non… D’une connerie butée, contente d’elle-même. Son esprit est un rendez-vous de banalités racistes et de préjugés épidermiques ». Un beauf de plus en quelque sorte. Sauf que celui ci fréquente davantage les prétoires que les comptoirs. Anquetin est président de cours d’assises. Et là ça change tout. Surtout pour ceux qui voient leur destin passer entre ses mains. Comme Abdelkader Fournier par exemple. Mère arabe, père français, il a été condamné en première instance à huit ans fermes pour douze braquages effectués avec fair-play et pistolet en plastique. Qu’importe, le parquet a , néanmoins, trouvé le verdict trop clément et a fait appel « en veillant personnellement à ce que l’affaire soit orientée vers Chaumont, fief du boucher de la Haute-Marne ». Car tel est le surnom du juge Anquetin. Il le doit autant à son physique sanguin – « face glabre, d’un rouge tirant sur le violet » – qu’au couperet de ses jugements qui expédient pour de longs séjours à l’ombre le moindre petit délinquant. Et d’autant plus si ce dernier a le teint basané, « saine mesure de prophylaxie sociale« .
Face à lui, il y a Jean, l’avocat d’Abdelkader. Vieux routier des prétoires, la soixantaine en ligne de mire, il ne rêve en fait que d’une chose : raccrocher définitivement sa robe au vestiaire. Plus la foi. Marre de s’épuiser à défendre des criminels dans « une société qui réclame toujours plus de sécurité et de répression« . Peine perdue contre lourde peine. Sans compter les membres du jury, manipulables à souhait: « Les honnêtes gens ne demandent qu’à se transformer en bourreaux sanguinaires pourvu qu’on les y autorise. Imagine alors les dégâts si c’est un président de cour d’assises qui vient les encourager à taper comme des sourds … » Côté honnêtes gens, « Comme au cinéma » nous offre une séance de casting de membres de jury – « des cons qui ont l’impression d’être pris pour des VIP » – qui vaut son pesant de France profonde. Une France décrite par l’auteur comme un pays conservateur, sclérosé et raciste. Et pour bien enfoncer le clou, Hannelore Cayre choisit Colombey-les –Deux-églises comme épicentre de son roman. Le village du grand Charles, ce symbole de la France triomphante, celle de Paris libéré et des trente glorieuses. Celle du bon temps, quoi, « loin de la crise, des problèmes d’immigration et du spectre terrifiant de la décroissance« . Une France qui a peur et qui fait peur. Mais ceci est un roman bien sûr. Ou plus précisément, une « petite fable judiciaire » comme le dit le sous-titre. Et, conformément au genre, les personnages sont typés, à la limite de la caricature, l’auteur n’hésitant pas à forcer le trait. Il en ressort un portrait à charge d’une justice spectacle plus préoccupée de répondre à la vindicte de la foule plutôt que d’exercer le droit en toute équité. Hannelore Cayre est avocate pénaliste. Son goût pour l’écriture et une certaine révolte l’ont amené à écrire déjà trois romans policiers, dont « Commis d’office » adapté par elle-même au cinéma. Ses romans se nourrissent de sa fréquentation des salles d’audience. Ils nous disent tous : sans grades de cette société, n’ayez jamais à faire à sa justice. MO

« Comme au cinéma » – Hannelore Cayre – Métailié

By | 2013-08-13T10:25:13+00:00 24 octobre 2012|Non classé|0 Comments

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