Cyber China

Harmonisation à la chinoise

Cyber China - Qiu XiaolongLe titre original du livre est « l’Enigme chinoise ». Dès la troisième phrase, Qiu Xiaolong nous en donne une définition : « terme générique qui englobe tout ce qu’il y a d’énigmatique dans notre beau pays : socialiste ou communiste dans les journaux du Parti, mais capitaliste dans la pratique, un capitalisme de copinage, primaire, matérialiste au dernier degré. Et féodal aussi si l’on en juge d’après les enfants des hauts dignitaires, petits princes héritiers destinés à devenir dirigeants à leur tour, en légitimes successeurs du régime à parti unique ». Vite fait, bien dit, le ton est donné. On sait qu’une nouvelle fois, Qiu Xiaolong va nous conter une histoire où la société chinoise contemporaine, « moralement, idéologiquement et éthiquement en panne » ne va pas sortir grandie.
Zhou Keng, directeur de la Commission d’urbanisme de Shangaï a été trouvé pendu dans la chambre de l’hôtel où il était consigné sous « shuanggui ». Le shuanggui est « une sorte de détention illégale initiée par les départements de contrôle de la discipline du Parti », destinée à « répondre au phénomène de corruption massive propre au système de parti unique ». En clair, cette pratique extra-judiciaire permet au Parti de laver son linge sale en famille, sans que des « détails compromettant pour son image » soient dévoilés en public. Zhou avait été mis à l’ombre par le Parti pour une histoire de traque sur internet « à partir d’une photo montrant un paquet de 95 Majesté Suprême posé devant lui ». Des 95 Majesté Suprême, les cigarettes les plus chères de Chine. Qu’un cadre du parti trébuche pour une histoire de cigarettes de luxe, pourquoi pas, mais qu’il en vienne à se suicider … Bizarre. Panique donc au niveau du Parti qui ne craint rien moins que l’affaire se propage comme un feu de paille sur internet. Pour étouffer le risque d’incendie, les autorités désignent l’inspecteur Chen Cao, dont l’intégrité est reconnue par tous, en tant que « conseiller spécial ». Elles espèrent que, faute de preuves, Chen Cao validera rapidement l’hypothèse du suicide et que l’affaire sera classée. Manifestement, les autorités n’ont pas compris ce qu’intégrité veut dire. Et Chen Cao est d’autant moins enclin à valider la thèse officielle qu’un de ses proches collaborateurs, travaillant sur l’enquête, est tué dans un « accident ».
« Cyber China » est la septième enquête de l’inspecteur Chen Cao. Comme dans les précédentes, l’action se déroule à Shangaï, ville d’origine de Qiu Xiaolong . Et comme dans les précédentes, l’intrigue n’est qu’un prétexte pour nous parler de la Chine contemporaine et de ses dérives. Autoritarisme, matérialisme, corruption, pollution. Cette fois-ci, le projecteur est braqué sur le marché immobilier. La diversité des intérêts entre la municipalité qui vend les terrains, les promoteurs qui construisent et les citoyens qui aimeraient bien pouvoir acheter, crée une situation extrêmement sensible. « Il est facile pour les gens de se plaindre de la bulle immobilière. Mais quand la bulle éclatera, c’est toute l’économie qui s’écroulera ». Heureusement les cyber-citoyens veillent et résistent malgré la censure. Ou plutôt, « l’harmonisation » : « Sur Internet, tout sujet politiquement sensible subissait une « harmonisation » qui le réduisait à néant grâce aux mots-clés répertoriés dans la puissante machine de contrôle ». « Quand un article était censuré, on disait qu’il était « harmonisé », effacé pour préserver l’harmonie de notre société capitaliste ». Chen Cao, le quinquagénaire, s’appuiera sur les connaissances des cyber-citoyens pour faire avancer son enquête.
Comme d’habitude, Qiu Xiaolong parsème son récit de données sur l’histoire, la gastronomie – son péché mignon -, la poésie – sa passion -, l’évolution du langage, de l’urbanisme ou des mœurs. Et encore une fois, on se laisse balader avec plaisir dans le Shangaï moderne, guidé par l’incorruptible inspecteur-poète, nostalgique et romantique. « De mes rapports d’enquêtes, j’essaie en vain de faire jaillir / Une lumière sur le glas qui sonne dans la ville. » MO

NB: Dans l’interview vidéo, Qui Xiaolong fait, à plusieurs reprises, référence à Bo Xilai. Chef du Parti communiste de Chongqing, pressenti pour accéder l’automne prochain au comité permanent du PC, Bo Xilai a été limogé du Parti et arrêté en avril dernier. Il est accusé d’avoir voulu empêcher une enquête criminelle autour de sa femme, finalement arrêtée elle aussi pour l’assassinat d’un diplomate anglais. Le très ambitieux Bo Xilai avait également mis sur écoute Hu Jintao, le président chinois, qui a moyennement apprécié la blague …

Qiu Xiaolong – Cyber China – Liana Lévi

By | 2013-08-13T10:21:58+00:00 1 juin 2012|Non classé|0 Comments

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