Eden

Les aztèques se rebiffent

Dès les premières pages, l’ambiance est posée. « Quatre barbares, nés de la multitude », lourdement armés, roulent dans une limousine dont le propriétaire légitime repose dans le coffre. Direction, une cité délabrée du nord de la capitale. Sous le porche des immeubles, des jeunes « capuches relevées, la maigreur et la nervosité dissimulées sous le tissu mou des joggings ». Et puis, l’apocalypse. Dans « un déluge de lumière et de feu », « un mur de métal et de fureur s’écrasa sur les gosses, lacéra, déchiqueta leurs corps ». Puis la voiture s’éloigne sur « une mare de sang et d’eau ». Ca démarre fort. Comme un James Bond avant le générique.
Il faut dire que l’on a à faire à des tueurs-nés, sans états d’âme. Des narcos mexicains qui débarquent à Paris avec un objectif simple: mettre la main sur le marché de la coke. Et pour s’imposer, ils ne connaissent qu’une seule méthode, la force. Ou plutôt, la violence. Ils la côtoient depuis tellement longtemps et avec une telle fréquence qu’ils en sont comme immunisés. D’où la froideur et l’indifférence avec lesquelles ils massacrent ceux qui entravent leur chemin. Et ceux-là sont nombreux, exclus et marginaux qui peuplent nos cités, ces « banlieues perdues de la République ». Souvent issus de l’immigration, ils n’ont trouvé d’issue pour survivre que dans la délinquance et les petits trafics. Pas de chance.
Et puis il y a les gros, ceux qui contrôlent le trafic. Ceux qui gagnent des fortunes qu’il faut s’efforcer de blanchir. Les cartels mexicains par exemple. Une solution : créer des sociétés fictives dans des paradis fiscaux pour héberger leur argent sale, puis confier celui-ci à des hedge funds pour qu’ils le fassent fructifier. Le système fonctionne. Jusqu’à ce qu’il s’écroule. Et c’est ce qu’il s’est passé fin 2008 avec la faillite de Bernard Madoff et de son hedge fund qui « servait de lessiveuse à la mafia russe et aux cartels de drogues sud-américains ». Eden, le héros du roman éponyme, est justement trader dans un hedge fund qui a placé beaucoup d’argent chez Madoff. Mais il ne sait pas grand chose de ses clients. « Il ne voyait que des chiffres, des noms de sociétés situées dans des paradis fiscaux, des transactions à six zéros qui circulaient d’un ordinateur à l’autre en traversant la planète ». Aussi est il très surpris quand un type débarque un jour dans son bureau pour lui demander « qui il doit tuer pour récupérer son argent » ! La chasse est désormais ouverte. Elle est menée par Juana, une amazone mexicaine, fille d’un baron de la drogue, chargée par lui de récupérer son argent. Car « l’argent ne disparait jamais, il ne fait que changer de mains ». Juana n’a pas froid aux yeux. Ni pour manier un flingue, ni pour rouler une pelle à sa maitresse sous les yeux de son amant. Pour elle, tous les moyens sont bons pour parvenir à ses fins. Surtout les plus radicaux.

Drogue, crise financière, banlieues, voici un polar dans l’air du temps. Son auteur mène son récit tambour battant, en jetant sur notre société un regard bien désabusé. Limite réac. Les banlieues sont devenues des zones sinistres et sinistrées : « C’est la politique française, ils balancent tous leurs problèmes dans leurs banlieues: les blacks, les camés, les chômeurs, les putains de réfugiés zoulous et les fondus de l’islam! ». Le pouvoir politique est asservi par l’économie : « Le pouvoir économique ne se contentait plus de déstructurer le droit, il organisait la violence ». La mondialisation est un terrain privilégié pour la corruption : « je donne de l’argent aux Russes, qui vendent des armes aux Congolais qui ravitaillent les Algériens en uranium et les Algériens réceptionnent ma marchandise (4T de coke) à bord d’un de leurs sous-marins et la livrent aux chantiers navals de Toulon à l’occasion d’un contrat de maintenance (…) » Bref, Alain Claret nous décrit un monde courant à sa perte avec des accents très céliniens. On pense aussi à Ellroy ou à ces contempteurs de leur époque que sont Michel Houellebecq ou Philippe Muray. La cupidité a laminé les valeurs de notre civilisation. Et si les narcos mexicains n’ont pas oublié leurs dieux aztèques ceux-ci ne parviendront pas à les rendre plus pacifiques. Bien au contraire. MO

« Eden » – Alain Claret – Robert Laffont

By | 2013-08-13T10:13:46+00:00 17 février 2012|Non classé|0 Comments

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