Emergency 911 – Ryan David Jahn

Ma fille, ma bataille

Emergency-911_150« Il reste à Ian Hunt moins d’une heure de boulot à tirer lorsqu’il reçoit l’appel de sa fille morte ». Ryan David Jahn frappe au ventre dès la première phrase. On encaisse et on se jette sur la suite.
Ian Hunt est flic, affecté au standard du poste de police de Bulls Mouth, Texas. « Trois mille habitants si vous incluez tout le monde dans les environs: les prophètes de l’Apocalypse, les membres de sectes en tout genre, les dresseurs de serpents, les fabricants d’amphètes, les ados déscolarisés et les junkies ». Une petite ville avec une criminalité à la mesure. Pas débordé donc, Ian passe ses journées à écluser des litres de café en jouant au solitaire sur son ordinateur. « Si les gens en ville savaient que c’est comme ça qu’il passe quatre vingt cinq pour cent de son temps, ils piqueraient une crise. »
Mais les soirées de Ian ne sont pas plus passionnantes que ses journées: « quelques heures de télé, au cours desquelles il ingurgite six bouteilles de Guinness. » Puis « cinq ou six heures plus tard, il se réveille et recommence la même routine ». Mais l’ennui du soir n’a rien à voir avec celui du jour. Huit ans auparavant, sa petite fille, Maggie, sept ans, a disparu de chez elle sans laisser de trace. Depuis, la vie d’Ian a la monotonie d’un désert avec néanmoins, plantée au milieu et toujours vivace, la certitude que sa fille réapparaitra un jour. Du coup, c’est tout juste s’il est surpris par l’appel qu’il reçoit ce matin là. Sans s’affoler il essaie de savoir d’où sa fille appelle. La patrouille alertée arrivera trop tard à la cabine publique. Maggie aura de nouveau disparu. Mais pour Ian, sa certitude est confirmée: Maggie est en vie. « Il ne la laissera plus jamais mourir ».

On sait très vite qui est le ravisseur qui retient Maggie depuis huit ans. Dès le deuxième chapitre, Henry est identifié, un vieil homme affable « avec un ventre bedonnant qui se balance de gauche à droite ». « Il connait tout le monde en ville et tout le monde le connait. Et les gens l’apprécient pour la plupart ». Comme quoi, il ne faut pas se fier aux apparences. D’ailleurs, Henri le dit lui-même: « Pourquoi vous croyez qu’on a une peau? C’est bien pour cacher ce qu’il y a en dessous: ce qui est moche. Enlevez la peau et qu’est-ce qui reste? Rien avec quoi vous auriez envie de taper la conversation ». Une lucidité qui le rendrait presque sympathique.
Très rapidement donc, l’enquête s’oriente vers Henri. Mais, là aussi, la police arrivera trop tard. Le suspect a pris la fuite, emmenant femme et enfant avec lui. Commence alors une course poursuite à travers le sud des Etats-Unis, dans la pure tradition des road-movies américains. Les grands espaces, les routes toutes droites et les motels miteux. A lire en écoutant Willie Nelson – « Highwayman » ou « Help me make it through the night » par exemple.
Ryan David Jahn a travaillé pour la télévision et son écriture s’en ressent. Que ce soit pour décrire des personnages ou des lieux, rien n’échappe à son regard. Son observation a la précision d’un lent panoramique effectué en plan rapproché. On le lit comme on regarderait un écran. Pas besoin d’imagination, tout est donné. « De la sueur dégouline de son front, s’arrête au niveau de son épais sourcil gris, avant d’être détournée vers sa joue par le barrage de poils ». Son sens de l’observation, Ryan David Jahn l’applique aussi à la description psychologique de ses personnages. Il les regarde se débattre dans leur existence minable avec le regard froid d’un entomologiste. Pas de sentiment. Pas de parti pris. Pour lui, personne n’est ni blanc ni noir, ni bon ni mauvais. Chacun a de bonnes raisons d’agir comme il le fait. Il se dégage de ce roman une vision très fataliste de l’existence. « Quelque chose d’autre nous serait arrivé et on se serait séparés, et on en serait au même point ou presque, à se demander ce qui a bien pu se passer. La vie s’interpose. C’est pareil pour tout le monde. Tout ceux qui ont la chance de vivre en tout cas. » Déprimant. Ou lucide.

On se laisse happer par « Emergency 911 ». Et pas seulement pour savoir comment va se dérouler le duel final que l’on pressent, entre Ian, le père, et Henri, le kidnappeur. Mais parce que Ryan David Jahn sait nous accrocher avec cette histoire de gens ordinaires transformés en bourreaux par amour ou par désespoir – ce qui est souvent la même chose – et qui pourrait arriver à n’importe qui. Donc à nous aussi. MO

« Emergency 911 » – David Ryan Jahn – Actes Sud

By | 2013-10-04T09:28:05+00:00 3 mars 2013|Non classé|0 Comments

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