Kaiken

La danse du sabre

« On lui avait ouvert le ventre du sternum au pubis et ses intestins se déroulaient jusqu’au sol. Devant elle, dans une flaque embrasée, brûlait un fœtus. Le modus operandi habituel. » Dès la quatrième page de « Kaiken », nous voilà mis dans l’ambiance : on est bien dans un thriller. Quoique. A mesure que la lecture progresse, cette certitude vacille. Et si « Kaiken » était d’abord un roman d’amour ? Ou, plus précisément, le roman de la fin d’un amour ? Celui qui unissait le commandant de la Crim, Olivier Passan, à sa femme japonaise Naoko. Après dix ans de vie commune et deux enfants, les voilà, aujourd’hui dans la négociation tendue des modalités du divorce. Et sur des pages, voire des chapitres entiers, chacun de ruminer autour du thème inhérent à cette circonstance : comment en est on arrivé là ? « Leur amour, à la manière d’un bronzage, avait progressivement disparu, sans que personne ne s’en rende compte ». « De la lassitude, ils étaient passés à l’agacement, puis à la haine, et enfin à une sorte de distance asexuée, comme celle qui unit les membres d’une même famille – ce qu’ils étaient malgré tout. » Cette période où deux êtres qui se sont aimés profondément soldent les comptes, n’est jamais facile dans la vraie vie. Dans un thriller, c’est l’enfer. Olivier Passan, « un flic intelligent, acharné, mais trop impulsif », est sur la piste d’un serial killer qui éventre des femmes enceintes. Dès le premier chapitre, on connaît son identité. Sur le point de le coincer, Passan rate son coup. Dès lors, on sait que le face à face entre les deux hommes ne fait que commencer. « Passan était là pour lui et possédait, il le devinait, un instinct au moins égal au sien. Le duel commençait donc. » Cet instinct commun que le tueur détecte chez le flic comme deux chiens qui se reniflent, c’est celui des enfants de la DDASS. Tous les deux « sortaient du même merdier ». Ballotés de foyers en familles d’accueils, ils avaient connu la solitude et « ce manque de tendresse qui vous durcit la carne. » Avec en prime, la cruauté de leurs compagnons d’infortune, pas plus méchants que les autres, mais déjà blessés par l’existence. Donc plus hargneux, « comme s’ils commençaient déjà à se venger de la vie ». Cette hargne, Passan avait réussi à la canaliser, à l’empêcher de virer en haine. Il était entré dans la police, la façon pour lui de continuer à vivre « la nuit, la marge, l’adrénaline », mais cette fois, du bon côté. Entre le flic et le voyou, il avait choisi le premier, même si «un flic, c’est jamais qu’un voyou qui a raté sa vocation. » Mais pour le serial killer, ce choix ne s’est jamais posé. Trop d’humiliations subies, trop de haine accumulée. Place à la vengeance.
Jean Christophe Grangé est un auteur habile qui maitrise parfaitement les règles du thriller. « Kaiken » est un vrai cas d’école ; on y trouve tous les ingrédients du genre. D’abord, il y a les personnages. Apparemment normaux, ils ont en fait des profils psychologiques chargés, avec des traumatismes profonds, liés, comme il se doit, à l’enfance. Ensuite, il y a l’environnement, toujours abondamment décrit. Ici, on passe des cités du 9-3, où ont grandi les protagonistes, au Japon, où se termine l’histoire. Ce pays tient une place importante dans le livre auquel il donne son titre. Un « Kaiken » est un poignard avec lequel les femmes de samouraïs se suicidaient. Passan, passionné de culture japonaise traditionnelle a épousé une Japonaise. Les comparaisons entre cultures occidentale et nippone abondent. Ca sent le vécu – Jean-Christophe Grangé vit avec une Japonaise. Et le récit du voyage final dans le Japon de l’après-Fukushima, est à la hauteur d’un reportage du magazine XXI – Jean-Christophe Grangé a été journaliste. Enfin, dernier ingrédient incontournable du thriller, la trame de l’histoire : on commence par un crime bien horrible, point de départ d’un long cauchemar qui, bien sûr, trouvera sa résolution dans un happy end violent et cathartique. Le tout, parsemé de rebondissements et de montées d’adrénaline. Il n’y a pas à dire, la sauce prend.
Peu de doute que ce nouveau roman de Jean-Christophe Grangé fasse un jour l’objet d’une adaptation cinématographique. Comme les précédents. Peu de doute non plus que l’on trouve alors derrière la caméra, un des spécialistes du genre, issu de « la bande à Besson » (Kounen, Kassovitz, Nicloux, …). Et Jean-Christophe Grangé pourra rester zen; il a fait sa part de boulot. MO

« Kaiken » – Jean-Christophe Grangé – Albin Michel

By | 2013-08-13T10:10:33+00:00 22 octobre 2012|Non classé|0 Comments

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