La Maternité

Chronique d’une mort annoncée

La MaternitéPascale, la mère de l’auteur, est atteinte d’un cancer du sein. Au bout de quelques mois, elle est déclarée guérie. Ouf. Mais Mathieu a senti le vent du boulet. Avocat, il aurait pu être prêtre, lui qui n’aime rien tant que recueillir les confidences des gens. Et pour que ces propos intimes ne disparaissent pas, il les reporte dans des carnets qu’il noircit dans les cafés. De ces notes, il en fait la matière de son travail littéraire. Mathieu donc, après cette première alerte, ne veut pas prendre le risque de voir partir sa mère sans qu’elle se soit confiée à lui. Il lui suggère de le faire à son rythme, par écrit. « La faire écrire sur sa vie et en puiser ou en tirer ce que je veux ». Bien lui en prend. Quelques mois plus tard, le cancer est de retour. Il a migré sur la moelle osseuse. « Quel est son pourcentage de guérison? Aucun. Votre mère ne guérira pas. » Commence alors le récit de cette longue agonie, une sorte de chronique d’une mort annoncée, où alternent les moments d’angoisse et de fous rires. Il faut dire que Pascale – « maman » telle que la désigne toujours l’auteur – a une sacrée personnalité et la vie qui va avec. D’un milieu bourgeois, elle est scolarisée chez les bonnes sœurs d’où elle se fait régulièrement virée. En représailles, à 18 ans, elle est sommée par ses parents de trouver un boulot. Elle trouve. Chez un notaire où travaille également un jeune homme, « presque trente ans, aux cheveux poivre et sel ». Ils se plaisent, font des bêtises. Ils se marient et partent à Marrakech en voyage de noces. « Là, le jeune notaire a rencontré un jardinier qui est devenu son amant. Maman est devenue hystérique ». A son retour, en attendant que son époux revienne sur le chemin conjugal, elle se défoule en jetant des pavés sur les barricades de mai 68. En vain. En juin, elle devient « la première divorcée de la famille ». Il faut bien que quelqu’un commence. S’en suit une vie de bohème, bien dans l’esprit du moment. Les amants se succèdent. « J’étais complètement barrée ». Et puis Pascale finit par rencontrer celui qui deviendra le père de Mathieu. Deux mois après la naissance de Mathieu, il part pour le Pérou d’où il revient malade psychologiquement, au point d’être interné à Saint Anne. Depuis, il s’est séparé de Pascale, s’est remarié quatre fois et alterne les séjours en hôpital psychiatrique. Tout cela nous est livré par Mathieu dans le style très factuel qui le caractérise. Ainsi de l’évolution inéluctable de la maladie de sa mère : « 9 mai 2004. Maman me laisse un message sur mon portable. Les résultats de sa prise de sang ne sont pas bons. » « Maman me parle d’une petite boule à la nuque qui ne lui fait pas vraiment mal, sauf de temps en temps. Pendant quatre secondes » « Je ne sais plus si je t’ai dit que ma polynévrite avait atteint le cerveau. (…) Je ne sais pas si c’est évolutif. Il vaut mieux que je t’écrive mon enfance avant que je sois gaga ». Entre la mère et le fils se tissent des liens couleur amour. « Depuis deux jours, j’ai envie de lui dire je t’aime, de la serrer dans mes bras, de la toucher. Je n’ose pas. J’ai peur de lui faire peur ». « Dans le lit, je regarde les épaules de maman que je trouve belles. J’ai envie de la toucher. De l’embrasser. D’être près d’elle. On reste un long moment, les yeux dans les yeux, sans parler ». « Je l’embrasse dans le cou. Elle m’appelle « mon chéri », « mon poussin », « mon trésor ». Elle me caresse la jambe, le ventre, elle me caresse la tête. Elle sait que je pleure ». Cela n’empêche pas Pascale d’être parfois vache avec son fils. Lorsqu’il l’appelle pour son anniversaire en lui chantant une chanson, pour tout remerciement il obtient un « Tu as fait des progrès. Tu chantes moins faux que d’habitude ». Quand Mathieu lui annonce la publication de son premier roman, elle lui répond: « Je n’ai aucun plaisir que tu publies. Tu es passé de l’être au paraître » . Elle ira même jusqu’à lui faire la gueule pendant trois mois. « Je lui en voulais. J’étais terrorisé à l’idée qu’elle meure en étant fâchée contre moi. » Mais Mathieu encaisse sans broncher. Il trouve refuge dans l’écriture, nous livrant de vrais éclats de poésie. « Il y a une force en moi, artisanale, un truc rafistolé, qui pourrait exploser ». « Il y a un voile entre l’écriture et mon corps. » « Un nid d’abeilles grignote l’espace de mon cou. » Fidèle à sa démarche, Mathieu recherche des témoignages. En l’occurrence, ceux de professionnels de la fin de vie. Des médecins bien sûr, mais aussi un embaumeur, un prêtre, une visiteuse. Il recueille leurs confidences dont il ponctue son récit. Des respirations qui banalisent l’idée de la mort et aident Mathieu à en accepter l’imminence. Car la maladie progresse inéluctablement. Sa mère finit par obtenir une place dans un établissement de soins palliatifs. Elle appelle Mathieu pour l’en informer. Mathieu : « C’est une bonne nouvelle ! » ; Mère : « Tu trouves ? ». Progressivement, la mère va s’éloigner, se replier sur sa douleur. Seule. Définitivement seule. Elle partira avec, sur sa « peau douce », ce t-shirt que Mathieu, adolescent, lui avait offert : « Les folies sont les seules choses que l’on ne regrette jamais. » – Oscar Wilde. Difficile de trouver meilleure épitaphe pour cette femme borderline très attachante. Un récit émouvant et drôle. MO

La Maternité – Mathieu Simonet – Editions du Seuil

Un blog a été ouvert, permettant, à ceux qui le désirent, de déposer un texte sur leur mère.

By | 2013-08-13T10:21:21+00:00 12 mai 2012|Non classé|0 Comments

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