Le bonheur, pauvre rengaine – Sylvain Pattieu

Putain de vies

bonheur-pauvre-rengaine_150« Dans la vie, faut être bourreau ou être victime, c’est comme ça quand tu viens du peuple ». Telle est la leçon de vie que tire de ses deux ans de service militaire passés dans les bataillons d’Afrique, Yves Couliou, un petit gars d’Aubervilliers. Il en avait déjà eu l’intuition auparavant, quand il avait commencé à bosser en usine. Il en a eu confirmation dans le désert algérien. Pour lui, désormais, c’était clair, il ne serait plus jamais du côté des faibles, des dominés. « (…) je voulais rester un fort, un caïd. Je voulais prendre et pas être pris, pour toujours ». C’était sans compter sur la destinée, jamais très tendre avec les soutiers de la société.
Nous sommes au début du siècle dernier. L’ascenseur social n’est pas en panne ; il n’a pas encore été inventé. Tu es né prolétaire, tu finiras prolétaire, le corps usé par une vie à l’usine. Alors, quand tu es jeune, un peu malin et pas trop mal de ta personne, tu comprends vite que l’alternative à l’usine, c’est la mauvaise vie. La prostitution et la rapine. Tu ne ménages toujours pas ton corps, mais ça rapporte plus.
C’est le choix que font Yves, Polge, Simone et Yvonne. Quatre destins qui vont se croiser, s’entrechoquer et laisser une victime sur le carreau, la plus jeune, la plus vulnérable : Yvonne. Yvonne Schmitt qui, à quinze ans, rêve « d’un homme qui ne soit pas un goujat, qui me protégerait et me ferait du bien ». Des « rêves de pute » comme lui balancera un jour un client. Rêves de pute ou pas, c’est toujours bien les rêves. Alors Yvonne n’abandonne pas le sien. Pour tâcher de le réaliser, elle se rend à Marseille, « un grand port, une nouvelle chance, qui offre à des étrangers venus de partout la possibilité de refaire leur vie ». Mais la nouvelle chance ne sera pas au rendez-vous. Et on ne refait jamais sa vie ; on la continue, c’est tout. Dans cette ville dont le relief fait penser à « un amphithéâtre de tragédie », la route d’Yvonne croisera celle d’Yves Couliou, le révolté, l’insoumis. Celui qui voulait « prendre et pas être pris ». Pour lui voler ses bijoux, il n’hésitera pas à l’étrangler. Yvonne avait 23 ans. Fin des rêves.

« Le Bonheur, pauvre rengaine » est un livre formidable. Sylvain Pattieu, son auteur, est un jeune professeur d’histoire à l’université Paris VIII. Lors de recherches effectuées dans les archives d’Aix en Provence, il est tombé sur ce fait-divers réel, l’affaire de « l’Athlète et de Nez-pointu » : une jeune prostituée s’est faite étrangler dans un appartement bourgeois de la rue de la République à Marseille. L’affaire doit son surnom à ceux donnés aux deux suspects, suite au portrait robot qu’en a fait une amie de la victime.
Quand on sait que le domaine privilégié de Sylvain Pattieu est l’histoire sociale, on comprend tout ce qui a pu le séduire dans ce fait divers. Des individus nés tout en bas de la pyramide sociale qui se battent pour tâcher de s’y élever un peu. Ils se battent avec ce qu’ils ont, soit pas grand chose si ce ne sont leurs poings et leur corps. Le chemin est forcément douloureux, tout parsemé de séjours en prison et de bleus sur le corps. Le bonheur, une rengaine peut être, un fantasme, sûrement. Surtout quand on vient du peuple. Mais en ce plongeant dans ce fait-divers, Sylvain Pattieu n’a pas fait seulement œuvre d’historien ; il a fait également oeuvre de romancier. Il s’est glissé avec talent dans la tête de chacun de ses protagonistes, sachant trouver leurs mots pour dire leur vie, leurs rêves, leurs haines. Puis il a mixé ces différentes voix pour composer « Le Bonheur, pauvre rengaine », roman réaliste. En le lisant, impossible de ne pas penser à Francis Carco, Blaise Cendras, Pierre Mac-Orlan ou Eugène Dabit, ces formidables portraitistes des bas-fonds. Il y a pire comme référence, non ? MO

« le Bonheur, pauvre rengaine » – Sylvain Pattieu – la brune au rouergue

By | 2013-12-01T12:49:38+00:00 6 septembre 2013|Non classé|0 Comments

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