Le Diable tout le temps

Quand les enfants du Bon Dieu pètent les plombs

Le Diable tout le tempsD’abord, il y a Willard Russel. On est à l’automne 1945. Il rentre chez lui, dans l’Ohio, après avoir combattu dans le Pacifique. « Il avait grandi dans les montagnes et il en avait vu de dures, mais ce n’était rien à côté de ce dont il avait été témoin dans le Pacifique« . Parmi les horreurs, un Marine, écorché vif et crucifié vivant par les Japonais. Il avait dû l’abattre pour abréger ses souffrances. « Depuis, Willard n’avait plus jamais été le même dans sa tête« . A peine débarqué du bus, il tombe amoureux d’une serveuse de bar, « qui ressemblait à une pin-up de cinéma en chair et en os« . Charlotte devient sa femme. Ensemble, ils auront un fils, Arvin.
Ensuite, il y a ce tandem de freaks : Roy, grand, maigre, « ses joues creusées de cicatrices d’acné« ; et puis Théodore, son cousin, « gros garçon dans un fauteuil roulant« . Théodore a deux amours dans sa vie. Dieu, à qui il a sacrifié ses jambes en avalant du poison, « strychnine ou antigel », juste pour « montrer au Seigneur qu’il avait la foi » et Roy pour lequel « il éprouvait depuis longtemps des sentiments qu’aucune prière ne pouvait écarter« ; « l’amour, c’est l’amour » disait-il. Quant à Roy, il tient des prêches hallucinés où il se déverse sur la tête des araignées vivantes pour preuve de la guérison de sa phobie par la foi : « le Seigneur, si vous le laissez faire, vous guérira de toutes vos peurs« . Enfin, il y a ce couple diabolique. Elle, c’est Sandy, serveuse dans un bar glauque où elle se prostitue parfois. Lui, c’est Carl, un photographe raté – si ce n’est un raté tout court – vivant au crochet de Sandy. Tous les deux étaient partis en Californie tenter leur chance. L’aventure tourna court et se termina douloureusement pour Sandy: elle tourna dans un film porno où elle se fit sodomiser par un homme avec « un long pénis veiné de bleu aussi large qu’une tasse à café« . Aux Etats-Unis, une tasse à café c’est un mug. Et c’est sur le chemin du retour que tous les deux commencèrent leur l’activité de serial killers. « Il appelait Sandy « l’appât », et elle l’appelait « le shooter », et tous deux appelaient les autostoppeurs les « modèles »« . Dans leur vieille bagnole pourrie, ils prenaient un jeune en stop que Sandy aguichait. Tandis qu’elle lui faisait sa petite affaire, Carl prenait des photos de leurs ébats. Puis il tuait l’autostoppeur et le dévalisait. Ces crimes mettaient un peu d’excitation dans leur existence médiocre. Et dans la libido de Carl. Cela faisait un moment que lui et Sandy ne couchaient plus ensemble. « Récemment, il commençait à craindre de se transformer en une espèce de tapette » et sa tendance récente à « se branler en regardant les photos n’était pas bon signe« .
Tous ces personnages déglingués ont un point commun : un rapport à Dieu démesuré et destructeur. Pour sauver sa femme malade, Willard qui avait pris ses distances avec Dieu depuis la découverte du Marine crucifié, se remit à prier de façon frénétique. Il sacrifia divers animaux dont le sang versé, espérait-il, lui obtiendrait la bienveillance du Seigneur. Mais il en faut plus pour Dieu qui en a vu d’autres. De son côté, Roy le prédicateur, prétendit un jour, avoir entendu Dieu lui dire « qu’il pouvait ressusciter les morts« . Sous les conseils de Théodore, il choisit son épouse, Helen, pour faire sa démo. Manifestement, Roy avait mal compris le message de Dieu et Helen en fit les frais… Il ne restait plus aux deux prédicateurs allumés qu’à prendre la fuite. Quant à Carl, c’était en tuant qu’il se sentait proche de Dieu : »Pour lui, c’était la seule vraie religion, ce dont il avait été en quête sa vie durant. Il n’y avait qu’en présence de la mort qu’il pouvait sentir la présence d’une chose comme Dieu« . Des tarés. Des brebis perdues, gavées à la religion toute leur vie mais trop faibles pour la digérer, l’assimiler. D’où l’overdose qui les fait chuter dans les bras du Diable. « C’est difficile de bien agir. On dirait que le Diable n’abandonne jamais« . Effectivement. Et quand les destins de ces personnages finiront par se croiser, c’est sûr que ça se passera mal.
« Le Diable tout le temps » est le premier roman de Donald Ray Pollock, un auteur comme seuls les Etats-Unis savent produire. Après avoir quitté l’école à 17 ans et travaillé trente deux ans comme ouvrier dans une usine, il a pris le chemin de l’université et s’est consacré à l’écriture. Le résultat est bluffant. Pas une phrase de trop pour cette plongée déprimante dans une Amérique profonde et sordide. Tout est glauque, sale, misérable, mesquin. Un monde sans beauté et sans issue où même Dieu semble avoir baissé les bras et laissé la place au Diable. Comme hypnotisé par autant de laideur, on ne lâche pas le livre avant de l’avoir achevé. Dans le sang, bien sûr. MO

Le Diable tout le temps – Donald Ray Pollock – Albin Michel

By | 2012-04-15T00:23:32+00:00 15 avril 2012|Non classé|0 Comments

Leave A Comment