Les Fantômes du delta

Noirs destins

« Le Niger, le plus beau fleuve du monde, la mémoire de l’Afrique, (…), il sinue sur quatre mille kilomètres, emportant dans son courant les langues et les coutumes, avant de rendre l’âme et de se fondre dans les hautes eaux du golfe de Guinée ». Rendre l’âme. L’expression juste. Vu d’avion, le delta du Niger apparaît tout irisé de nappes de pétrole. Au large des côtes, l’exploitation pétrolière, aux mains des multinationales du secteur, tourne à fond. « Avec 606 champs pétrolifères, le delta du Niger fournit 40% du total des importations américaines de brut ». Le pétrole extrait est acheminé vers les lieux de chargement et de raffinage local via tout un réseau d’oléoducs dont l’état reste à désirer. « 8 000 marées noires ont pollué le delta du Niger entre 1970 et 2006. Soit 1,5 million de tonnes de pétrole ». Pour la population locale, cette pollution est le seul résultat visible de l’activité pétrolière. Les ressources financières arrosent d’autres poches que la sienne. D’où ressentiment, révolte et violence.
Ainsi, Yaru Aduasanbi. Professeur d’économie sexagénaire, il se rend vite compte que lutter par les moyens légaux contre un gouvernement corrompu est un combat perdu d’avance. En Afrique, probablement plus qu’ailleurs. Il quitte tout et s’allie à Henry Okah, un Nigérian expatrié qui a fait fortune dans le trafic d’armes. Ensemble, ils créent le MEND, Movement for the Emancipation of the Niger Delta, un groupe armé destiné à « combattre les compagnies pétrolières et le gouvernement ». Les hommes qui les rejoignent « ne sont ni des mercenaires, ni des aventuriers assoiffés par l’argent facile, ce sont des paysans, des pêcheurs, des pères de famille tous unis par la même indignation », tous luttant pour « l’avènement d’un monde plus juste ». Ce sont eux « les fantômes du delta ». Et parmi eux, il y a Umaru Atocha, « l’albinos, le Nègre blanc, fils de rien, ni de personne ». Son physique l’avait fait morfler durant son enfance. « Ses camarades de classe racontaient qu’il était né souillé, conçu durant les menstruations de sa mère, et que c’était ce sang impur qui avait coloré ses yeux ». C’est comme ça qu’on fabrique des tueurs.
La clandestinité et la lutte armée coûtent chères. Aussi, quand Yaru Aduasanbi apprend qu’il existe, dans un orphelinat, une petite fille atteinte d’une maladie génétique extrêmement rare dont l’étude et la maitrise pourraient rapporter des millions au laboratoire qui en détiendrait le brevet, il n’hésite pas, avec ses acolytes, à l’enlever pour la revendre… Mais ce ne sera pas chose facile. Il devra affronter les vieilles croyances – « le peuple nigérian est superstitieux, dangereux même quand il s’agit de sorcellerie » – et la cupidité qui n’épargne pas les révolutionnaires…
Ces rebelles idéalistes qui tuent sans états d’âme pour amener « le peuple nigérian vers un nouvel âge de paix et d’harmonie », vont croiser sur leur chemin d’autres idéalistes au combat bien plus pacifique bien qu’aussi dangereux et désespéré, les humanitaires. A travers l’histoire de Jacques, de Benjamin et de Megan, qui travaillent pour MSF, « les Fantômes du delta » est un formidable hommage rendu à ces forçats de l’aide humanitaire. Vie affective ratée, solitude, stress. Et défonce, souvent, pour tenir le coup. Certains craquent et rentrent. Les autres restent. Parce qu’ils n’ont pas trouvé d’autre sens à leur vie que d’essayer de sauver celle des autres. Le tout, avec des moyens du bord pas toujours à la hauteur des enjeux. Certaines scènes du roman sont dignes de la série « Urgence ». Ordres courts. Gestes fonctionnels et précis. « Quand on n’a pas trop le choix, faut y aller, non ? »
Et puis, il y a le père David, vieux missionnaire catholique. Proche des théologiens de la Libération, « il était venu en Afrique pour servir l’Eglise tout autant que la Révolution socialiste. Il avait échoué à tout niveau ». Confronté, sa vie durant, au couple infernal misère-violence, « il avait senti sa foi s’étioler au cours de toutes ces années ». Sa foi en Dieu, pas l’autre. « Un souffle de révolte s’élèverait bientôt, il n’en doutait pas, et à dire vrai, il l’espérait ».
Tous ces personnages, chargés de leurs propres fantômes, se battent et se débattent, en quête d’idéal, dans un décor de fin du monde. « Guerre de religions, guerre du pétrole, destruction de l’environnement, disparités sociales, corruption, etc. Tout ce qui pose problème dans ce monde capitaliste est concentré au Nigeria». Et c’est dans cet environnement d’apocalypse, que chacun d’eux trouvera « ce que lui promettait le destin ».

Avec « les Fantômes du delta », son second roman, le jeune – bientôt 27 ans – Aurélien Molas nous entraine dans une aventure doublement captivante. D’abord, parce qu’elle est menée à un tempo soutenu. Le récit est découpé en chapitres brefs -166 chapitres pour 516 pages ! – qui le séquencent au rythme d’un film d’action. Trop vite peut être pour une histoire qui s’étale sur sept ans, ce qu’on a du mal à percevoir. Mais c’est un détail. Ensuite, hors l’intrigue romanesque, peu de choses ont été inventées dans ce roman. La situation socioéconomique du Nigeria correspond – hélas – à la réalité. Les conflits ethnico-religieux qui déplacent sans cesse les populations et les font s’échouer dans des camps de refugiés surpeuplés, est aussi une réalité. La realpolitik à la mode françafricaine pèse toujours de tout son poids de corruption sur le destin de millions de gens. Quant aux personnages, quand ils ne sont pas réels, ils sont largement inspirés de personnes ayant existé. Tout cela fait que le roman sonne juste et qu’on est happé, dès le début, par cette histoire de passions et d’impuissance. « On ne peut pas changer de vie. Jamais. On peut faire des choix, mais on ne peut pas changer ». MO

Les fantômes du delta – Aurélien Molas – Albin Michel

By | 2013-08-13T10:19:45+00:00 27 avril 2012|Non classé|0 Comments

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