Les Soldats de papier

Les disparus de Coëtquidan

Coëtquidan, automne 92. Rien ne va plus sur le site de formation de l’élite de l’armée française. Durant les dernières semaines, six appelés ont disparu. « Tous partis un soir en perm. Tous sans bagnole, habitués de l’agitation du pouce » (…) « C’étaient le même genre de mecs, des soldats de papier. Des mignons mal dans leur peau, pas des gars pour être chez nous. Des fils à maman ». Pour les autorités, la situation est claire; c’est disparitions sont des désertions. Geoffroy de la Roche, lieutenant de réserve et psychologue dans le civil, est envoyé sur place. Sa mission, arrêter l’hémorragie en « détectant les cas sociaux, tous ceux qui pourraient avoir envie de se tirer« . Le tout, sans faire de vague. Défense d’ébruiter l’affaire auprès des médias; trop mauvais pour l’image de Coët! Seulement, il y a un hic. Dix ans auparavant, l’Ecole des troupes aéroportées de Pau avait connu une affaire similaire: huit jeunes hommes du rang avaient disparu et parmi eux … le propre frère du lieutenant de la Roche. Brusquement, c’est tout un passé douloureux qui remonte à la surface, avec ses zones d’ombre et ses cauchemars. Enquêter sur les disparitions de Coëtquidan va être l’occasion, pour Geoffroy de la Roche de se pencher sur le dossier de la disparition de son frère. « Pas de chèques, pas de retraits de Carte bleue, pas de coups de fil, pas de lettres » ; pour lui, il est clair que la thèse rassurante de la désertion ne tient pas la route.
Pour mener sa mission, le lieutenant de la Roche se voit adjoindre deux adjudants de carrière, purs produits de l’armée française et « pas vraiment faits pour le relationnel ». Dumoulin, veuf très jeune, s’est remarié avec l’armée. « Vieux briscard aigri proche de la retraite», porté sur la bouteille, il n’est pas forcément méchant, mais con sûrement. Pour lui, spécialiste des blagues homophobes, les appelés disparus sont forcément des « petits enculés » ou des « trous du cul ». Son collègue, Raskovic, ancien baroudeur, ressemble à « un mélange de Stallone et de Schwarzenegger« . C’est un être renfermé et taciturne. D’origine serbe, alors que le conflit fait rage entre Serbes et Bosniaques dans l’ex-Yougoslavie, il ajoute aux propos homophobes – une coutume à l’armée – des propos racistes envers les musulmans. Bref, pas les collaborateurs idéaux pour le lieutenant de la Roche. D’autant plus que son statut d’officier de réserve, de « main d’œuvre saisonnière », n’arrange rien: « Vous, de la Roche, vous n’êtes qu’un petit merdeux. Un sale petit enculé de civil … »
Mais il en faudra plus pour le déstabiliser. Fils de militaire, il nourrit pour l’armée une véritable admiration qu’il n’est pas prêt à voir salir. Ayant un métier dans le civil, il ne cherche aucune carrière militaire et n’a donc rien à perdre. Pas question pour lui d’entrer dans le jeu du général commandant l’école et « d’être ici que pour valider la thèse qu’il n’y a pas de problèmes« . Il va faire de ce dossier une affaire personnelle qui le mènera au bout de l’horreur. A l’aide de la mère d’un disparu et de l’aumônier du camp, personnage ambigu, ancien mercenaire, gros consommateur d’alcool et toujours « handicapé du calebar », il finira par savoir ce qui est arrivé à ces « appelés aux traits parfaits, délicats et charmants malgré la boule à zéro ».
« Les soldats de papier » est le second roman de Marc Charuel, journaliste à Valeurs Actuelles. L’hebdomadaire n’étant pas un repère de gauchistes, on n’est donc pas étonné par la connaissance du milieu militaire et par une admiration certaine pour l’armée qui se dégage de ce roman. On comprend encore mieux quand on apprend que l’auteur a été pendant quinze ans correspondant de guerre. Il suffit de lire l’épilogue du roman pour en être convaincu. Un thriller qui sort du rang. MO

Les soldats de papier – Marc Charuel – Albin Michel

By | 2013-08-13T10:16:34+00:00 5 avril 2012|Non classé|0 Comments

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