Têtes de Maures – Didier Daeninckx

Tuttu si face, tuttu si sà, tuttu si tàce …

DAENINCKX-TETES-DE-MAURES_couv150En ouverture de « Têtes de Maures », un prologue reprenant un article de presse de novembre 1931. Il y est question de l’état de siège instauré en Corse et du débarquement d’un corps expéditionnaire. Composé de gendarmes, de policiers et de véhicules blindés, il est chargé de restaurer « un ordre public qui a fait défaut pendant parfois des dizaines d’années au profit d’aventuriers sanguinaires préoccupés de leurs seuls intérêts particuliers » et de « rendre à ce département la physionomie normale de tous les autres départements français ». A l’origine de ce déploiement de force, Pierre Laval, président du Conseil et ministre de l’Intérieur.
Ce prologue refermé, le récit bascule en juin 2012, dans un cimetière corse. « La grille a couiné dans mon dos avant que des pas ne remuent le gravier de l’allée. Je me suis retourné. Ils étaient trois. (…) Ils auraient pu venir pour l’enterrement d’un inconnu, mais je savais que c’était pour le mien. Ni fleurs, ni couronnes. » A la fin du livre, on aura fait le lien entre le prologue et le premier chapitre .

Tout avait commencé quinze jours plus tôt. Melvin Dahmani, un petit magouilleur parisien, reçoit un faire-part de décès d’une certaine Lysia Dalersa, « survenu le 5 mai 2012 à Corto-Bello, à l’âge de trente deux ans ». L’enterrement est prévu pour le 11, à Propriano. De prime abord, ce nom ne dit rien à Melvin. Il n’a fait qu’un seul séjour en Corse. C’était il y a onze ans, pour quelques semaines de vacances. Une rapide recherche sur Google lui fait reconnaitre en Lysia Dalersa, Elise avec laquelle il avait eu une aventure, le temps de cet été. « C’était sa première fois, et moi c’était comme si j’avais retrouvé de l’innocence. Nous avions tout partagé pendant trois semaines, en nous croyant à l’abri d’un monde qui s’était bien vengé de notre naïveté… ». En froid avec sa compagne actuelle, Melvin trouve là l’opportunité de prendre un peu de recul. Direction, l’île de Beauté. Retrouver les images d’hier. Rendre hommage à Lysia. En savoir plus sur ce décès, à un âge où l’avenir vous tend encore les bras. Mais en Corse, « on prend plus facilement le maquis que du recul » et les retrouvailles avec l’île à la tête de Maure vont être violentes. Dans la procession qui accompagne le cercueil de Lysia au cimetière, un homme est abattu. Juste à côté de Melvin. Bienvenue en Corse. Et ce n’est qu’un début. Chaque chapitre du livre va s’ouvrir sur un extrait de Corse-Matin relatant une mort violente. Deux balles dans la nuque. Corps déchiqueté par une explosion. Visage arraché par une décharge d’arme de chasse. Abattu de trois balles. Assassiné dans la salle des urgences après un accident de circulation. Pendu à la flèche d’une grue. Etc, etc. Les exécutions et autres morts suspectes vont scander le séjour de Melvin. Comme des avertissements.
Mais Melvin ne les entend pas. Son esprit est ailleurs. Au fur et à mesure de ses retrouvailles avec les paysages magnifiques de l’île de Beauté, les souvenirs anciens affluent. Et avec eux, le désir de comprendre ce qui est arrivé à Lisia, retrouvée noyée. Apparemment, un suicide. Mais Lysia était jeune, belle et riche. « On ne se suicide pas quand on a toutes les cartes dans son jeu… ».
Au fil des rencontres Melvin va se confronter au côté sombre de la Corse. Une île où « on oublie d’oublier » et où le destin d’un individu peut être scellé « des décennies avant sa naissance ». Une ile où le pardon n’existe pas. Une ile où le silence est la meilleure des assurances-vie. Une ile où fouiller dans la vie des gens ne se fait pas. Surtout quand on est étranger.

Melvin, le personnage principal de « Têtes de Maures » est bien un personnage à la Daeninckx. De ceux qui ne se satisfont pas de la vérité officielle. De ceux qui cherchent derrière les apparences. De ceux qui lisent entre les lignes. Et de ceux qui finissent par trouver ce qu’on a voulu leur cacher. Et cette découverte, ils la paient souvent très chère.
« Têtes de Maures » est un récit qui colle bien à la Corse. Ses personnages ne pourraient pas exister ailleurs. Ils sont nés de son histoire et de ses paysages. Ombre et lumière. Didier Daeninckx, l’homme révolté – et donc sensible -, est tombé amoureux de l’ile de Beauté il y a longtemps. Il lui rend ici un bel hommage, aux odeurs de maquis. « Je longe le petit port de plaisance pour ensuite filer à travers le maquis, empruntant un moment le chemin de contrebande qui domine les falaises dont les roches éboulées s’éparpillent dans la mer. Le vent, par bouffées, se charge du parfum camphré de la sauge sauvage. » Et parfois, trop souvent, celui, plus entêtant encore, de la mort. MO

« Têtes de Maures » – Didier DaeninckxL’Archipel

By | 2013-12-01T12:56:07+00:00 24 juin 2013|Non classé|0 Comments

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