Triple Crossing

Les incorruptibles de la « linea »

Triple Crossing« Tous les chiffres explosaient : arrestations de clandestins mexicains ou non, prises de coke, de méthamphétamines et de marijuana, agressions, caillassages et fusillades ». Bienvenue sur la « linea », la « ligne de front » qui sépare le Mexique et les Etats-Unis entre Tijuana – TJ pour les intimes – et San Diego. Depuis qu’il faisait ce job, Valentin Pescatore, jeune agent de la Patrouille frontalière, débarqué depuis peu de son Chicago natal, avait du mal à s’endormir. « La frontière le poursuivait jusque dans son sommeil. Elle le hantait ». C’est qu’il faut être solide pour faire ce job. Solide physiquement pour affronter les arrestations parfois musclées des clandestins. Solide mentalement pour résister à la confrontation de la misère comme aux tentations de la corruption. Et il faut dire que cette dernière règne en maître des deux côtés de la frontière. Côté américain, Garrison, le chef de Valentin, est sérieusement gangrené : il livre des armes à la mafia mexicaine. Côté mexicain, Mauro Rochetti, en tant que chef de la Brigade criminelle ne faillit pas à la tradition : « Son poste était traditionnellement réservé à des sympathisants des cartels de la drogue, qui les arrosaient copieusement ». Plus haut encore, il y a le sénateur Ruiz Caballero, membre de l’élite « qui dirige les affaires et le monde politique avec l’aide des gangsters ».
Mais face à eux, il y a des incorruptibles. Côté mexicain, c’est l’Unité spéciale contre la corruption publique et le crime organisé, plus connue sous le pseudonyme de « groupe Diogène » – « nous sommes plutôt comme Diogène. Nous faisons la chasse aux policiers honnêtes. Dans l’espoir de les aider, de les encourager ». A sa tête, Leobardo Mendez, un ancien journaliste, passé un moment par la Commission des droits de l’homme. Côté américain, il y a Isabel Puente, « la cubanamericana », une Américaine d’origine cubaine, la petite trentaine, travaillant à la Division transfrontalière de lutte anticorruption. Dans son collimateur, Garrison, qu’elle aimerait bien prendre sur le fait. Pour cela, elle va s’adjoindre la complicité forcée de Valentin. Celui ci, emporté par la fougue de sa jeunesse, a commis une grave erreur : il a franchi la « linéa » en poursuivant un passeur jusqu’à chez lui, à Tijuana. Or, « si un agent de la Frontalière pose ne serait ce qu’un orteil sur cette ligne, il est foutu. Incident diplomatique, enquête, et les médias qui pètent un câble ». Isabel Puente veut bien intervenir pour sauver le soldat Valentin, à condition que ce dernier l’informe des faits et gestes de son chef. « Il ne s’agit pas de devenir une balance. Il s’agit de contribuer à une enquête ». Nuance. Parce qu’il n’a pas le choix et parce qu’il n’est pas insensible aux charmes de la belle Isabel, Valentin accepte. Une opération qui tourne mal, et le voilà contraint de fuir au Mexique pour trouver protection auprès de ses ennemis, un clan mafieux dirigé par le fantasque Ruiz Caballero Junior. « Cet enfoiré trône sur sa colline à Colonia Chapultepec et il joue avec les êtres humains comme les gosses qui torturent des insectes ». Un double jeu dangereux commence qui mènera Valentin jusqu’à la Triple frontière – « Triple Crossing »- plate-forme internationale du trafic et de la corruption, située à la frontière du Paraguay, du Brésil et de l’Argentine, à deux pas des fameuses chutes d’Iguaçu. « C’est un peu le Tijuana de l’Amérique du Sud ».

Sebastian Rotella est un journaliste spécialisé dans les questions de terrorisme international et du crime organisé. Il a, en particulier, couvert la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis pour le Los Angeles Times. Et ça se voit. En dehors de l’intrigue policière, bien menée, avec le suspens et les rebondissements qu’il faut pour ne pas le lâcher, « Triple crossing » est un véritable reportage sur le monde du crime dans cette région chaud-bouillante qu’est la frontière Mexique – Etats-Unis, et au-delà. Ses descriptions de la « linea », de Tijuana, de la Triple frontière et des acteurs qui s’y affrontent sont tellement riches de détails qu’elles ne peuvent être le simple produit de l’imagination. On découvre ainsi la prison de Tijuana : « Vous n’avez jamais rien vu de pareil. Les détenus ont des armes à feu. Des enfants vivent à l’intérieur. Les capos s’y construisent des maisons avec domestiques, gardes du corps et prostituées… ». On apprend que « les mafias mexicaines dominent actuellement le marché mondial de la cocaïne. Les narcos mexicains ont repris la place occupée autrefois par les Colombiens, notamment pour la distribution aux Etats-Unis et le trafic en Europe ». On hallucine devant ce souk international qu’est Ciudad del Este, sur la Triple frontière : « c’est devenu une vraie plateforme internationale. Des gangs asiatiques, arabes, brésiliens, russes. La mafia, la vraie. Les Nations unies du crime. (…) Les flics sud-américains appellent ça une « zone franche ». On y trouve de tout : drogue, armes, faux papiers, blanchiment d’argent, contrebande. (…) Encore plus inquiétant, on a noté la présence de financiers, d’agents actifs, de recruteurs et de figures spirituelles appartenant à des groupes terroristes tels que le Hezbollah, le Jihad islamique, les Frères musulmans, Al Qaïda ou d’autres. (…) Cette mondialisation du crime constitue une menace politique et économique pour la région et, à terme, pour tout l’hémisphère. » Sebastian Rotella nous livre là un témoignage qui fait froid dans le dos sur la face très sombre de la mondialisation, celle du crime, qui petit à petit étend ses ramifications. « Nous sommes en train de construire l’avenir, Khalid. Nous incarnons le tournant du vingt et unième siècle. Qui pourrait nous arrêter ? ». Mais Junior, le jeune chef mafieux prend encore ses rêves pour la réalité. Patiemment, dans l’ombre, des incorruptibles se battent contre l’argent qui corrompt et la raison d’Etat qui paralyse. Et « quand Don Quichotte rencontre Eliot Ness », les mafias de tout poil ont encore du souci à se faire. MO

Triple crossing – Sebastian Rotella – Liana Lévi

By | 2013-08-13T10:18:06+00:00 9 avril 2012|Non classé|0 Comments

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