« 1994 » – Adlène Meddi

Les guerres d’Algérie

1999 - Adlène Meddi « Quelle folie poussait un lycéen à porter une arme à feu et à décider de tuer d’autres humains, alors qu’on nageait en pleine paranoïa et que les forces de l’ordre se faisaient tirer comme de lapins ? Certains diront que c’est parce qu’ils étaient déjà morts. Ou peut-être s’agissait-il d’un désespoir qui voulait aller de l’avant ? »

Pétage de plombs

2004, cimetière d’El-Alia, à l’est d’Alger. On enterre un haut gradé, le général Zoubir Sellami, décédé d’un cancer. Autour de la tombe, comme le veut le rite musulman, que des hommes. Des officiers supérieurs en grand uniforme et « massives lunettes de soleil  ». Des officiers des « services », avec les mêmes lunettes noires mais en costume civil, anonymat oblige. Parmi eux, le général Aybak, ennemi intime du général Sellami. Une tradition chez ces gens-là. On a beau se donner du « khoya » à toutes les sauces, on ne s’en porte pas moins des inimitiés – voire des haines – féroces. Il faut dire que l’Arabe a la rancune tenace – « chez les Arabes, l’oubli est une clémence  » – contre laquelle le temps ne peut rien et qui ne connaît de rémission que par la mort. Naturelle ou donnée. Au milieu de tous ces puissants, agenouillé devant la tombe de son père, Amin, pas encore trente ans, militaire lui aussi. Mais lui, par nécessité et non par choix. Dix ans plus tôt, il s’était rendu coupable d’un acte dont les conséquences auraient pu être terribles pour lui si son père ne l’avait sauvé en lui faisant intégrer l’armée. Avec la disparition du général, Amin perdait non seulement son père – ça, il s’en fichait – mais une protection solide. Qui désormais pour empêcher la réouverture de dossiers compromettants ? Dix ans après leur déroulement, les événements de 1994 qu’il pensait à jamais enfouis au fond de sa mémoire et dans les archives des « services », remontaient d’un coup à la surface, hantaient à nouveau ses pensées et planaient au-dessus de sa tête comme une menace. Et ce n’était pas la consolation du général Aybak – « Amin, ton père est parti, mais nous, ta famille, sommes toujours là pour toi et tes proches » – qui allait le rassurer. Quelques jours plus tard, à la terrasse d’un café, Amin va péter les plombs, au propre comme au figuré. Adieu l’armée. Bonjour l’HP.

Décennie noire

1994, El-Harrach, « banlieue frondeuse » à l’est d’Alger. Ils sont quatre copains, élèves du « grand lycée de garçons Abane-Ramdane », unis comme les trois mousquetaires. Amin, Sidali, Farouk et Nawfel. Quatre amis qui assistent, en ce début des années 90, à la confiscation de leur adolescence et de leur avenir par une guerre qui n’en portera jamais le nom. Le gouvernement algérien préférera toujours parler d’« opération de maintien de l’ordre » comme le gouvernement français, quarante ans plus tôt, qualifiait la guerre d’Algérie d’ « événements ». Pudeur de gazelle dirait Mélenchon. 1994, c’est donc le début de cette « décennie noire » qui verra s’affronter dans un conflit meurtrier, sale et barbare, islamistes et État algérien. À l’origine, l’annulation, par le gouvernement, d’élections qui risquaient de porter au pouvoir le FIS, le Front Islamique du Salut. Son succès, le FIS le devait davantage à un ras-le-bol général contre la clique au pouvoir depuis l’indépendance de l’Algérie qu’à un retour en grâce de la religion. Et ça, le pouvoir en place ne pouvait pas le concevoir et encore moins l’accepter. La guerre contre les islamistes fut implacable et les dégâts collatéraux innombrables.

Le temps des assassins

En 1994 donc, les trois mousquetaires d’El Harrach n’échappent pas au ras-le-bol général. Au contraire. L’adolescence est naturellement l’âge des révoltes. Pas de contraintes, que des désirs. Mais être adolescent en Algérie, à cette époque, c’était l’inverse. Pas de désirs que des contraintes. Sans compter les frustrations et humiliations subies au quotidien. No future. Comment ne pas avoir la rage ? Un événement sanglant viendra libérer celle d’Amin et de ses amis. Un jeune cousin de Sidali, gendarme, est assassiné en pleine rue, le soir même de son retour d’une mission de plusieurs mois dans le grand Sud. La goutte de trop. Elle a la couleur du sang. Et le sang appelle le sang. Désormais les quatre amis ne pouvaient plus rester spectateurs de la décomposition ambiante. Leur vie était menacée, certes, mais ils ne mourraient pas sans combattre. « On fera pleurer leurs mères avant qu’ils ne fassent pleurer les nôtres ! » Il leur fallait passer à l’acte. Comme leurs pères, aujourd’hui impuissants, l’avaient fait en leur temps, lors de la guerre d’indépendance. « Mon père avait à peine dix-sept ans quand il s’est engagé, quand il a égorgé des appelés français. » Ils commencèrent par dénoncer anonymement aux forces de l’ordre ceux qui leur paraissaient suspects. Puis ils décidèrent de « franchir le pas de la violence face à la violence. » Désormais, au lieu de se délester sur les forces de l’ordre qu’ils haïssaient aussi de toute façon – « ces salauds de flics, de gendarmes et de militaires de merde suceurs de bites des généraux voleurs » -, ils iraient au bout de leur démarche en éliminant eux-mêmes les suspects. « Les buter ces salauds qui nous gâchent la jeunesse, la vie, la vue, la famille, le lendemain. » Leur première victime fut Mehdi, un ancien «  barbu » devenu « discret », trop discret sans doute pour ne pas être suspect. Accessoirement, il se trouvait être également le frère de Kahina, l’amoureuse d’Amin avant qu’elle ne l’éconduise. Une double vengeance en quelque sorte. « Il avait tiré une fois. Sidali lui avait pris des mains le flingue volé à son père et avait tiré une seconde fois. Le frère de Kahina s’était écroulé. » Et le monde autour d’eux aussi.

Adlène Meddi est journaliste et cela se voit. « 1994 » est une fiction portée par une connaissance approfondie de l’Algérie, son histoire, sa société, ses structures de pouvoir. Il en connaît les rouages et les faiblesses qu’il nous livre sans concessions. Né en 1975, Adlène Meddi a l’âge de ses héros. Comme eux, il a grandi dans le quartier d’El Harrach, cette banlieue pauvre et rebelle d’Alger-Est – la toponymie d’Alger est très riche dans le roman ; un vrai guide pour ceux qui auraient l’idée saugrenue d’y aller en vacances. Comme eux, il nourrit une véritable haine contre le système en place – « ce gouvernement qui ne nous donne rien, sauf des coups sur la tête » -, haine qui suinte sur chaque page de « 1994 ». Et comme eux, il aurait pu passer à l’acte, même si je pense plus probable qu’il se serait rangé du côté de Farouk et Nawfel et aurait refusé de faire couler le sang. « On n’a pas à tuer qui que ce soit ! On n’est pas des assassins !  » Devenu adulte, Adlène Meddi fera le choix des mots contre celui des armes.

J’ai aimé « 1994 ». Néanmoins deux choses ont un peu gâché mon plaisir de lecture. La première, ce sont les redites dans le récit. Du fait probablement de la structure du roman sur deux périodes – 1994 et 2004 -, beaucoup de choses exposées dans la longue partie d’ouverture se retrouvent dans les parties suivantes, provoquant une sensation de déjà lu. Ma seconde réserve a trait au style. Adlène Meddi est un écrivain maghrébin qui écrit en français. De ce statut découlent deux faiblesses. Comme souvent chez les écrivains maghrébins qui maîtrisent parfaitement notre langue, on retrouve chez lui cette volonté de vouloir nous le prouver en en faisant trop, en alourdissant ses phrases d’adjectifs et d’adverbes la plupart du temps superflus. Le résultat est contre-productif et c’est dommage. L’autre faiblesse – toujours selon moi, bien entendu -, c’est son utilisation abusive de la métaphore. Trop nombreuses et pas toujours judicieuses. Là encore, on peut imputer cela au fait qu’Adlène Meddi soit un écrivain maghrébin. La littérature orientale – sans parler de la poésie et de la chanson – regorge en effet de métaphores, comme la pastèque de pépins. Personnellement, je trouve cette figure rhétorique très casse-gueule. On peut la tenter, mais gare à la chute si elle est maladroite. Juste un exemple. Sidali vient d’apprendre une nouvelle qui le bouleverse. « Sidali s’effondra. Le Titanic frappa de plein fouet à cet instant, dans ce bureau glacial, l’iceberg meurtrier. Et l’eau froide de l’Atlantique Nord n’était que larmes. (…) Une émotion inattendue le submergea comme l’eau de l’océan qui s’engouffre dans le paquebot (…) » Plus roman rose que roman noir, non ?

D’ailleurs, bien que publié dans la collection « Noir » de Rivages, « 1994 » n’est pas vraiment un roman noir. C’est une balade nostalgique, tout à la fois mélancolique et hargneuse entre passé et présent. Mais ce qu’il nous dit de la société algérienne est très noir. L’essentiel du récit se déroule en 2004. Quatorze ans plus tard, en 2018, rien n’a changé. Demain, une nouvelle guerre d’Algérie ? MO

« 1994 » – Adlène Meddi – Rivages

By |2018-09-03T08:31:57+00:002 septembre 2018|Nouveautés|0 Comments

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