Arthur Dreyfus – Sans Véronique

Le drame de l’amour et du hasard

Arthur Dreyfus - Sans Véronique - Gallimard«  pour la première fois de son existence, il était seul au monde, dans un monde qui n’était plus un, car le monde était cet endroit où respire Véronique, où Véronique revient dans cinq petites minutes, où Véronique travaille, où Véronique veut se coucher tôt, où Véronique est irritée, claquée, ravie, où Véronique estime qu’on pousse le bouchon, où Véronique est assise dans la voiture, où Véronique invite les filles à la maison, où Véronique a entouré une émission en violet sur le programme télé, où Véronique essaie une nouvelle recette de cake aux olives,  »

On quitte les gens sur un au revoir sans jamais penser que peut-être, de revoir il n’y aura pas. C’est le genre de possibilité que l’on occulte par nécessité. Autrement, la vie ne serait pas vivable. Inconsciemment, on refoule notre extrême vulnérabilité. On ne pense pas aux nombreuses raisons qui font que deux êtres qui se connaissent et qui peut-être s’aiment, pourraient ne plus se revoir jamais. Après coup, on dira c’est le destin. Mektoub, diront les Arabes, adeptes de la fatalité.

Un couple d’évidence

Ainsi de Véronique et Bernard. Deux passagers de la ligne 11. Ils ne se parlent pas mais il est clair, pour un œil quelque peu attentif, qu’ils constituent un couple. Même âge, même look de Français moyen. Une de ces fameuses ménagères de plus de cinquante ans, accompagnée de son « bonhomme ». Un de ces hommes « dont le cliché exige qu’ils recèlent leurs émotions sous prétexte qu’ils n’auraient pas les mots, pas la culture, pas l’habitude . » Pour le regard attentif, il est clair également que ce couple, en dépit de l’âge, est un couple d’amoureux. « Un couple d’évidence. » Un amour discret, sans démonstration, mais solide. Grandi et poli par les années partagées. Pas besoin des mots pour se comprendre. Un regard échangé, une main posée sur une épaule ; tout est dit. C’est d’ailleurs ainsi qu’ils se sont quittés lorsque Véronique est descendue seule à la station République. «  il l’a vue, elle, derrière la vitre, se diriger vers les escaliers en trainant sa petite valise, d’une main elle lui refaisait signe, il a redit Oui avec les yeux, un Oui qui signifiait À bientôt,  »

Djihad au soleil

Il n’y aura pas de bientôt. Si Véronique est descendue seule du métro, c’est pour aller, seule, prendre l’avion. Direction, la Tunisie. Un séjour offert par son employeur pour son départ en retraite. La récompense pour une vie passée derrière une caisse de supermarché. Merci patron. Et puis, à peine le temps pour Bernard d’écouter son désir et de vivre un fantasme secret, c’est le drame. Un coup de téléphone du Ministère des Affaires étrangères l’informe que Véronique «  figure parmi les victimes de l’attentat terroriste qui a eu lieu ce matin sur une plage de Sousse en Tunisie  »
Au début il y a le déni – « Non, Véronique n’était pas partie, pas morte, le mot ne lui conviendrait jamais  »  Puis vient l’incompréhension – « Comment peut-on tuer des gens pour soi-disant une religion ?  »  Enfin, s’installe le désir de vengeance – « Je ne vois pas pourquoi on n’y va pas et qu’on les tue tous ces fils de pute  » –  avait dit à Bernard le fils d’autres victimes de l’attentat. Une phrase qui petit à petit a fait sa place dans sa tête. Il a fini par penser « Si on en tue au moins un ça sera déjà ça ». Et puis, il y avait aussi cette idée que « c’est peut-être dans la mort, et uniquement dans la mort, que se trouvait la réponse à l’absence de réponses  », qu’il fallait se soigner de « la disparition des autres en disparaissant soi-même. » C’est ainsi que Bernard va décider de rejoindre la Syrie via la Turquie. Le chemin emprunté par les Français partis faire le djihad. Au tour de Bernard d’accomplir le sien.

Punition divine

En flash back et de l’autre côté de la Méditerranée, il y a Seifeddine, un jeune Tunisien. Son père « taiseux et réservé »  pas doué pour le bonheur et donc incapable de le transmettre. Sa mère soumise, toute en silence et anxiété. Et puis «  un gigantesque océan de désirs  » ; inassouvis, bien sûr. Il y a aussi le frère ainé, Hassen, beau, un peu mécréant, craint et admiré. Un jour d’orage, c’est le drame ; Hassen est foudroyé sur un terrain de foot. Comme une punition divine pour une vie dissolue. Message compris par Seifeddine qui se replie sur la religion. Il fréquente assidument la mosquée, se laisse pousser la barbe et rejette tout ce qui est « haram ». Sérieux, bon élève, il devient étudiant en chimie. «  mais le livre de la vie n’étant jamais complet, le hasard invente ses pages manquantes  » Dans la vie toute de rigueur de Seifeddine, le hasard s’appelle Sophie, une jolie étudiante belge, « sexy, charmante  », à « l’haleine sucrée » . De quoi réveiller en lui toutes les mauvaises pensées laborieusement refoulées. À vingt ans la chair n’est pas seulement tendre, mais faible. Face à Sophie, le Prophète et ses promesses lointaines ne font pas le poids. Le Coran de Seifeddine est remisé sous son lit. Ses joues sont rasées de près. Son corps exulte à nouveau sur les terrains de foot. Avec Sophie, ils écoutent Cora Vaucaire. « Princesse de la rue, sois la bienvenue dans mon cœur blessé ». Ils font des projets. Mais Seifeddine se voit refuser son visa de tourisme pour accompagner Sophie lors de son retour en Belgique. Celle-ci s’envole donc seule après des « serments de retrouvailles », l’année prochaine, pas à Marienbad, encore moins à Jérusalem, mais à Kairouan. Il n’y aura rien de tout cela. Sophie ne s’est pas seulement envolée ; elle s’est volatilisée. Disparue des réseaux sociaux. Inconnue au numéro demandé. Pas le moindre « signe de vie, d’amour, d’amitié, de réalité à Seifeddine  ».
Désillusion. Douleur. Humiliation. Colère. Il est temps pour Seifeddine de « retrouver son chemin, l’unique chemin, dont par folie, par faiblesse, par ignorance, il avait eu l’audace de se détourner  ». Signe du destin, il croise un de ses anciens coreligionnaires : « Dorénavant, tu es dans les bras d’Allah  » lui dit-il ; « Je fais quoi maintenant ?  »

« Sans Véronique » est un récit pesant, mélangeant en un cocktail létal, hasard, religion et violence. Le hasard qui transforme des existences paisibles en destins tragiques. La religion qui sépare et qui tue. La violence qui libère « cette fatigue d’être soi. » Le tout, écrit en alternant des plans-séquences précis – hier / aujourd’hui / ici / là-bas / Bernard / Seifeddine – où le point se fait rare, abandonnant la phrase au point-virgule et rendant la lecture fluide et haletante. Un récit sans haine mais avec désespoir. Un récit du temps présent. «  depuis la nuit des temps on tuait pour mille raisons, qu’il s’agit des vengeances, de conquêtes ou de chasses aux trésors, mais tuer pour tuer c’était autre chose, cela revenait à tuer la vie même,  » MO.

« Sans Véronique » – Arthur Dreyfus – Gallimard

By | 2017-06-12T09:34:53+00:00 12 juin 2017|Nouveautés|0 Comments

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