« Ce qui t’appartient » – Garth Greenwell

L’amant bulgare

Ce qui t'appartient - Garth Greenwell« Pendant quelques instants j’eus l’impression de rester en suspens, en pleine confusion émotionnelle. Je ne comprenais pas pourquoi j’étais si étonné, je savais qu’on ne pouvait se fier à Mitko, qu’il aurait fait ou dit presque n’importe quoi pour de l’argent ; et j’étais mal placé pour lui en vouloir, puisque c’était grâce à cela que j’avais pu avoir accès à lui. »

Giton

Effectivement. Le narrateur est un Américain, enseignant d’anglais à l’American College de Sofia. Homosexuel, c’est dans les toilettes du National Palace qu’il fait la connaissance de Mitko. Le lieu est connu des hommes qui préfèrent les hommes et qui se rencontrent ici pour quelques minutes de plaisir légal mais largement réprouvé, parfois tarifé. « Grand, mince mais large d’épaules, il avait les cheveux coupés en brosse à la façon militaire prisée par certains jeunes hommes de Sofia qui aiment afficher leur masculinité et des airs criminels. » Un look prisé également par bon nombre d’homosexuels irrésistiblement attirés par les mauvais garçons. Mais cette attirance à un prix. Pas seulement parce que ces garçons monnaient généralement leur charme, mais parce que leur pouvoir d’attraction est si fort qu’il anéantit toute velléité de résistance chez ceux qui y ont cédé ne serait-ce qu’une seule fois. Les voilà définitivement enchaînés aux caprices de leur giton. Parfois un sursaut d’orgueil leur fait dire non à une ultime exigence, mais cet orgueil retrouvé ne résiste pas longtemps aux assauts de leur propre désir. Ce n’est pas la queue basse qu’ils finissent par s’incliner, mais le résultat est le même. Le giton a emporté la mise. Ses désirs sont désormais des ordres.

Priyateli

Tout au long du roman, Garth Greenwell ne nous livrera ni le prénom, ni l’âge du narrateur. L’âge passe encore, mais le prénom, c’est bien utile pour la recension d’un livre. D’autant plus que cet artifice littéraire ne fait pas sens dans ce récit. Dommage. Pour la suite de cette chronique, je baptiserai donc le narrateur « Priyateli », mot employé par Mitko autant pour désigner ses amis que ses clients. L’ambivalence du terme est parfaite pour nommer celui qui ne saura jamais dans quelle catégorie Mitko l’a rangé.

Dès la première rencontre, Priyateli, a mordu à l’hameçon que le jeune Bulgare agitait sous son nez. Avec avidité. Il reviendra deux ou trois fois consommer dans les sous-sols du NPK avant de passer la vitesse supérieure et inviter Mitko chez lui, loin des cabines exiguës, des murs suintants et des odeurs ammoniaquées. Priyateli n’a pas seulement mordu à l’hameçon ; il l’a avalé. Il est foutu. Il le sait. «  j’étais tombé dans le piège d’une sensibilité hors de propos dans ce qui n’était, après tout, qu’une transaction. » Mais la lucidité n’empêche pas l’espoir. Les clients de ces jeunes hommes qui vendent leurs charmes, partagent souvent la même faiblesse. Celle de croire que le caractère vénal de la relation ne rend pas impossible les sentiments. Que ces beaux garçons ne vous fréquentent pas uniquement pour les « petits cadeaux », mais parce qu’ils éprouvent, sinon de l’amour, du moins de l’affection et du désir pour vous. Leurre total.

La ferveur et la distance.

Une relation chaotique va s’établir entre les deux hommes, faite de rencontres rapprochées puis de longs silences, trop courts néanmoins pour que Priyateli puisse se libérer et tourner la page. Chaque retrouvaille semble motivée, coté Mitko, par un besoin matériel. « De l’argent pour acheter des cigarettes ou du crédit pour son téléphone, une fois quarante leva pour une paire de chaussures. » Pas grand-chose pour Priyateli mais, à chaque fois, la frustration de se voir rabaisser au statut de client par ces dons qui ressemblent fort à une transaction. De plus Mitko, sûr de son pouvoir d’attraction, ne se conduit pas toujours avec élégance. C’est un garçon miséreux, apparemment sans domicile fixe, vivant au hasard de rencontres. Sa seule richesse, c’est son corps. Sa seule liberté, en jouir comme il l’entend. Quand il débarque à l’improviste chez Priyateli, il n’est jamais pressé de passer au batifolage. « Je me sentais seul dans mon désir. » Il préfère boire abondamment et surfer sur internet. Il navigue sur les sites de rencontres où il expose ses charmes. Parfois, il pousse la goujaterie à converser sur Skype avec des garçons que Priyateli soupçonne être des clients. L’affront est douloureux pour l’Américain qui néanmoins encaisse, prisonnier de ses « réactions si animales » en présence du corps de Mitko. « J’oscillais entre la ferveur et la distance ».

Le prix à payer

Un week-end qui tourne au fiasco, après une longue disparition de Mitko, mettra fin à leur relation. Du moins, c’est ce que pensait Priyateli, partagé entre soulagement et regrets. Mais près de deux ans plus tard, Mitko, fidèle à son habitude, débarque à l’improviste chez lui. Pas rasé, mal vêtu, maigre. « C’était comme s’il s’était usé au cours des derniers mois. » Il est venu annoncer qu’il est atteint de la syphilis – « à la clinique, ils m’ont dit que je l’avais depuis longtemps » – et que, la maladie étant contagieuse, Priyateli aurait tout intérêt à passer un test. Fidèle à son habitude également, Mitko n’est pas venu uniquement prévenir son ex-amant des risques qu’il encourt. Il a aussi besoin d’argent. Pour suivre son traitement dit-il. De son côté, l’Américain est bien obligé de constater que son désir pour le corps du jeune Bulgare est resté intact. Néanmoins, cette fois-ci, il résistera à la tentation, se contentant de donner l’argent demandé sans rien réclamer en retour. « Shte se opravish, dis-je, tu vas guérir. Il prit l’argent et me remercia. » Dans la semaine qui suivit, les tests révélèrent que Priyateli avait bien été contaminé. « Une espèce de confirmation physique de la honte » que cette histoire avec le jeune prostitué lui faisait ressentir a posteriori. Le prix à payer pour s’être aventuré sur les chemins de traverse du désir et de la sexualité. Un prix somme toute abordable pour lui. Pas pour Mitko, que Priyateli finira par abandonner à un destin bien mal barré.

« Ce qui t’appartient » est le récit déprimant de deux errances qui se croisent sans se trouver. Celle désespérée du jeune Mitko qui n’a que son corps pour survivre dans un monde où tout a un prix qui ressemble rarement à un prix d’ami. Celle plus existentielle de Priyateli, comme « inadapté » au monde, en quête d’une sérénité jamais retrouvée depuis que son père l’a définitivement rejeté pour cause d’homosexualité. « Un pédé dit-il, si j’avais su, tu ne serais pas né. Tu me dégoûtes dit-il, tu le sais, ça, tu me dégoûtes, comment pourrais-tu être mon fils ? » Après ça, débrouillez-vous pour être heureux. Depuis, Priyateli ne se sent à sa place nulle part, quel que soit le lieu ou la personne qu’il fréquente. Encombré et encombrant partout. Collectionnant les visas sur son passeport à la recherche du lieu où l’attendrait le bonheur, mais ne voyageant jamais sans son «  mal-être habituel ». La Bulgarie, ses habitants rustres et son ambiance post-soviétique, n’était pas forcément la bonne destination pour réaliser cette quête de sérénité. Elle était en revanche le décor parfait pour cette rumination mélancolique sur la difficulté d’être. Et d’aimer.

Si je ne partage pas l’enthousiasme d’Édouard Louis, mis en exergue par l’éditeur – « un texte capital » – , j’ai trouvé en « Ce qui t’appartient » une honorable variation sur le thème classique de la recherche désespérée de l’être aimant et aimé à laquelle seuls les marabouts sans scrupule peuvent promettre une issue favorable. Nouveau leurre. Pas aujourd’hui. Pas dans cette société-là. Trop de tension. Trop de pression. Trop d’égoïsme. « Nous désirons toujours trop ou pas assez, et le reste n’est que compensation. » MO.

« Ce qui t’appartient » – Garth Greenwell – Rivages

By |2018-12-31T19:10:28+00:0031 décembre 2018|Nouveautés|0 Comments

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