Cirque mort – Gille Sebhan

Drôle de numéro

Cirque mort - Gilles Sebhan« Le lendemain matin, comme souvent à cette époque, Ilyas avait suivi le petit Théo tandis qu’il se rendait à l’école. Sur la petite place, il avait contemplé le spectacle des animaux morts tel qu’il l’avait rêvé et celui, merveilleux, du petit Théo dans les bras amoureux de son père. Ces deux images s’étaient étrangement superposées sous son crâne. »

Cauchemar

Un jour de fin décembre s’était déroulé dans le village un fait divers bien gore. Tous les animaux d’un cirque avaient été retrouvés massacrés à la hache. « Pour les gosses qui se rendaient à l’école en ce dernier samedi de l’année, ça avait été un cauchemar de découvrir sur le petit terre-plein enneigé, en face des cinémas, la scène d’horreur. Tous ces animaux qu’on aurait aimé caresser et qui se trouvaient sur le flanc, du rouge barbouillé sur le pelage et se figeant sur la glace. » Parmi eux, le petit Théo, huit ans, rapidement arraché par les bras de son père à ce spectacle cauchemardesque. Trop tard. Quelques jours plus tard, lorsqu’une dessinatrice était intervenue en classe et avait demandé, à but thérapeutique, aux élèves témoins de la scène de la dessiner, Théo avait représenté « une masse grisâtre avec des taches rouges et il avait écrit Cirque mort. »

Disparitions

Un an après cette découverte macabre, restée une énigme, avait eu lieu la première disparition. Un soir, Kevin, un adolescent de douze ans qui jouait les petits durs, n’était pas rentré de son entraînement de kickboxing. Comme volatilisé. Aucune trace. Aucune piste. Quelques jours après, ce fut le tour de Ryan, quinze ans, un garçon difficile également. « Personne ne le regretterait, avait dit sa grand-mère qui s’occupait seule de lui. » Là aussi, ni trace ni piste. L’idée d’un tueur en série avait germé. Pour le lieutenant de police Dapper, cette idée était devenue un cauchemar le jour où ce fut au tour de Théo, son fils, de ne pas rentrer de l’école. « Le malheur avait commencé à ce moment-là.  » Cela faisait maintenant plus de trois mois.

Corbeau

Et puis il y eut cette lettre anonyme, écrite à la main, d’une « espèce d’écriture numérique comme on en trouvait parfois sur les réveils. » Une simple devise : « L’insensé se croise les mains et mange sa propre chair. » Plus tard, Dapper apprendra que c’est une phrase tirée de l’Ecclésiaste. « Elle vous invite à ne pas renoncer. Vous pensez votre fils mort mais je crois que vous vous trompez. » La lettre comportait également, sous forme de rébus dessiné, l’adresse d’un institut pour « enfants aliénés ». Le premier réflexe du père de Théo fut de la jeter à la poubelle. Avant de la récupérer. Quand on recherche son enfant disparu, toutes les pistes sont bonnes à suivre.

Visions

L’auteur de la lettre anonyme est un pensionnaire de l’institut. Ilyas, âgé de treize ou quatorze ans, a été abandonné à la naissance par ses parents. A sept ans, il l’a été à nouveau par sa famille d’accueil. Troubles du comportement. Un enfant « supérieurement intelligent et en grande souffrance. » Lors de sa première rencontre avec Dapper, il lui tend un dessin représentant fidèlement la scène des animaux massacrés. Et pour cause. Ilyas en avait été le témoin. C’est là qu’il avait vu Dapper « prenant son fils dans ses bras, soulevant son fils dans un geste gracieux et vif (…) » et lui cachant de la main les yeux, dans un geste protecteur. L’orphelin en « carence affective » qui n’avait jamais connu les bras d’un père, avait été davantage marqué par cette vision que par celle du massacre. Que n’aurait-il pas fait pour être à la place de Théo…
Comme un super héros, Ilyas a, en outre, des pouvoirs pas communs. « Je peux voir des choses… Je peux rêver aux personnes…  » Et justement, il a des visions de Théo. Il le voit vivant, « toujours au milieu d’une petite pièce sombre. » Il ajoute qu’il voit aussi une femme, mais sans en distinguer les traits. « (…) elle se penche pour apporter de la nourriture, on entend de la musique de piano ancien, elle rit et Théo se met à pleurer et puis la porte se referme et je me réveille. » Pour Dapper, tout cela paraît fou, délirant. Comment y accorder de l’importance ? « (…) un rêve fait par un petit malade dans un centre spécialisé. » N’importe quoi. Peut-être, mais un espoir quand même. Et même quand on s’est « toujours vanté d’avoir les pieds sur terre  », quand on est aussi désespéré que Dapper, « comment ne pas s’y accrocher ? »

Fin des certitudes

Dapper – comme pour tous les hommes adultes du roman, on ne connaîtra jamais son prénom -, cheveux en brosse, « homme court, viril, sobre », n’est, en effet, pas vraiment un rêveur. Cheveux courts, idées courtes, disait un slogan soixante-huitard. Pour être méchant, on pourrait dire que Dapper en était une illustration parfaite. Pour être gentil, on dira simplement que c’était l’impression qu’il donnait ; celle d’un esprit fermé dans un corps carré. « (…) encore un type qui mourra sans s’être approché de lui-même » pensera de lui, un jour, la maîtresse d’école de Théo. Elle se trompera. Le choc de la disparition de son fils et ses efforts pour le retrouver vont complètement bouleverser les repères et certitudes du lieutenant de police. Assurément, pour lui, il y aura un avant et un après. « Il ajusta le rétroviseur, se regarda pour voir quel visage avait quelqu’un qui avait changé à ce point. Il y avait un vertige à se détacher de l’ancien soi. »

Petits insensés

L’institut est dirigé par le docteur Tristan, un psychiatre. Un cas pathologique à lui seul. Ou un original. Pour le moins, un iconoclaste. Pour lui, « le centre n’est pas une maison mais une école. » Ses patients, des pensionnaires. Ils sont là pour devenir ce qu’ils sont. Le jour venu, ils partiront. Et le docteur Tristan, les aime. Sans doute y a-t-il une part de désir pédophile dans son amour pour ceux qu’il appelle « mes petits insensés  ». Mais il y a surtout de la fascination. Pour le docteur Tristan, « la maladie mentale n’était pas une malédiction mais bien au contraire un signe électif. » Et de préciser : « Chacun de ces garçons possède une part du secret de l’avenir, j’en suis certain. Nous concevons toujours les pathologies mentales comme des manques, des dysfonctionnements. Je trouve plus pertinent de les envisager comme des fonctionnements alternatifs, des possibilités encore inexplorées. » Iconoclaste, c’est sûr.

Violence

Mais tous ces garçons ont aussi une autre caractéristique : un potentiel de violence meurtrière. « Ils avaient en eux la capacité de tuer. » Le docteur Tristan le savait bien. Quelque part, sans doute, le déplorait-il. Mais il passait outre. Il les aimait avec cette « donnée fondamentale. » La violence faisait partie de la vie. « Que serait le monde sans l’énergie qui avait servi à le créer ?  » disait-il. Sans doute. Mais l’énergie pouvait également être source de destruction. De destruction mortelle.

Il règne dans « Cirque mort » une atmosphère oppressante et malsaine. Il a suffit d’un événement, certes pas banal, pour que tout se dérègle dans cette petite ville apparemment « normale ». Tout à coup nous voilà plongés dans l’univers de David Lynch. Les pulsions prennent le pas sur la maîtrise de soi. La raison perd ses repères. Où est le bien ? Où est le mal ? Le normal ? Le pathologique ? Tout se mêle et se confond dans une confusion des sens et des comportements. Des sentiments aussi, d’ailleurs. Personne ne sortira indemne de ce jeu de massacre. Certains y perdront même la vie. Les autres devront se reconstruire. Quant au lecteur, lui non plus ne sortira pas indemne de ce court récit, très maîtrisé, de Gilles Sebhan. Le livre refermé, le personnage d’Elyas, drôle de numéro, ni ange ni démon, juste estropié de l’existence, continuera de nous hanter. « Les parents sont le plus grand traumatisme qu’un enfant puisse subir » dit le docteur Tristan. Leur absence aussi. MO

« Cirque mort » – Gilles Sebhan – Le Rouergue

By | 2018-01-14T23:36:04+00:00 14 janvier 2018|Nouveautés|0 Comments

Leave A Comment