Clientèle – Cécile Reyboz

Résiste, prouve que tu existes

Clientèle - Cécile Reyboz« On dit que chaque avocat se constitue une clientèle qui lui ressemble, et pensant à nos clients, cette maxime nous laisse toujours perplexe. »

Côté cour

La narratrice est avocate. Avocate en droit social. Spécialisée dans les conflits employeurs – employés. Naïvement, j’ai tendance à croire que les avocats qui exercent cette spécialité du droit le font non seulement par goût de la justice – normal – mais par refus de l’injustice. Pour moi, on choisirait l’option droit social par empathie, parce qu’on sait que le rapport de force au sein d’une entreprise est toujours inégal, toujours en faveur de « la direction » et qu’il est indispensable d’éviter que les salariés soient considérés comme des variables d’ajustement ou comme des actifs amortis que l’on met au rebut, l’heure choisie, sans état d’âme. Si on n’est pas mû par cette conviction, par ce désir de non-injustice, on choisit une autre spécialité du droit. On devient avocat fiscaliste par exemple. Pas besoin d’état d’âme pour organiser l’évasion fiscale.
Fort de cette croyance naïve, dès le premier rendez-vous narré, je me suis dit qu’il y avait une erreur de casting, que la narratrice n’avait pas choisi la bonne option. Certes, la cliente qu’elle reçoit présente un inconvénient très désagréable : elle dégage une odeur « pestilentielle« . Mais au XXIe siècle, dans un pays comme le nôtre, vous vous dites que, forcément, un tel état est l’expression d’une détresse totale. Pas notre avocate en tout cas. Aucun apitoiement sur cette femme en perdition. Juste du dégoût mêlé de mépris. « (…) elle déballe en vrac des phrases incomplètes, comme extraites de sa puanteur quasi solide.  » L’avocate s’empresse de refuser le dossier. « Saisir la justice, mais laquelle et pour réclamer quoi ? (…) Un procès contre ses parents qui ne lui ont pas appris à rebondir, s’adapter, prendre du recul, … » Niveau empathie, on fait mieux. Cette attitude si peu compassionnelle me la rend immédiatement antipathique. Sur la vingtaine de clients dont elle nous entretiendra, seuls deux trouveront grâce à ses yeux. Sur les autres elle ne manifestera guère d’empathie, se contentant à chaque fois d’évaluer froidement, objectivement – que contient « le dossier » ? – les chances de réussite devant le tribunal. Et bien sûr, les honoraires qui vont avec puisque indexés aux dédommagements obtenus.

Cabinet des pleurs

Quand elle reçoit dans son cabinet, l’avocate emploie le « nous de majesté » comme il sied à sa profession. Un usage qui instaure une distance peu propice à l’empathie. Les clients se succèdent, détaillés sans concession de la tête aux pieds. Il y a par exemple celui-là, « engoncé dans un costume d’un noir luisant de synthétique » et qui parle trop fort. Ou cette autre, « main molle, visage gonflé et mou contredit par un regard dur, le souffle court, déplaçant avec difficulté un surpoids indéniable (…) » La plupart sont totalement dans l’émotion – « (…) des salades qui ne reposent sur rien ! Pas un mot de vrai » -, la rancune, le désir de vengeance – « Il pensait qu’il fallait lui faire la peau, le clouer, le crucifier ». Ils ont du mal à être concrets. L’avocate rame pour les faire revenir aux faits et aux preuves. Elle a beau leur expliquer que pour « avoir gain de cause », il faut non seulement qu’il y ait eu faute de l’employeur mais également des éléments pour la prouver – « Soit ça permet de condamner, soit ça ne le permet pas ! Point !  » -, ils n’entendent pas. Ils sont sûrs de leur droit. « Ignares mais renseignés ». Ils l’ont « lu sur internet. »

Côté cœur

Et puis il y a les cas hors norme, ceux qui font vibrer par leur poids d’injustice et de révolte. Ceux que l’avocate serait prête à plaider gratuitement. Ceux qui dévoilent sa part d’humanité. Parce que « ceux qui tentent et qui s’élancent nous touchent toujours plus que ceux qui attendent. » On veut bien la croire. Mais n’oublions pas qu’on n’est pas égaux face à l’adversité ; chacun fait ce qu’il peut. Donc il y a ce transsexuel, viré de son boulot le jour où, après ce long parcours du combattant qu’est une « réassignation sexuelle », elle est venue travailler habillée en femme. « Métamorphose » jugée « dérangeante et inappropriée » par son patron. Mise à pied immédiate pour faute grave. Révoltant. « Nous sommes impatiente de plaider, de mettre des mots. » Il y a aussi cette femme atteinte d’un cancer, licenciée pour raison économique – « elle a reçu une convocation à entretien préalable en revenant d’une absence d’un mois pour mastectomie  » – alors que les critères d’ordre de licenciement auraient dû l’épargner. Empathie immédiate de notre avocate. « Ne pas faire de geste mais trouver les mots qui en tiennent lieu, les mots qui valent une main posée sur son bras. » Y aurait-il un cœur planqué sous la robe noire ?

Côté rue

Eh bien oui. Entre deux rendez-vous, pour aérer son bureau autant que ses neurones, l’avocate sort faire un tour. Elle marche. Fait du lèche-vitrines. Mais rarement achète. Son cabinet est installé – on le devine – dans les beaux quartiers parisiens avec les boutiques qui vont avec. Les produits sont beaux, séduisants. Chers. Toute pétrie de scrupules et de culpabilité, la narratrice cède rarement à la tentation. Elle a du mal à se faire du bien. A se laisser aller. « Porter un tel sac, ce serait comme arborer une sorte d’orgasme en bandoulière. J’ose pas.  » Comme si elle ne le méritait pas. Comme si elle était une usurpatrice. En sortant de son cabinet, Madame l’avocate y a laissé, en même temps que sa robe noire, toute son assurance hautaine. Derrière la professionnelle qui en impose, il y a la femme qui doute. Et pas qu’un peu. Au fur et a mesure du récit, va s’ébaucher le portrait de quelqu’un bien mal dans sa peau. Et donc dans sa vie. A moins que ce soit l’inverse. En dehors de son cabinet, elle ne se trouve jamais à sa place. Elle a toujours l’impression de faire tache. Que ce soit dans une galerie d’art, un restaurant à la mode – « il me faut prendre une contenance même si personne ne me remarque » -, un concert de musique contemporaine ou un club branché – « je m’enhardis à bouger plus franchement, mais danser vraiment, ça je n’ose pas  ». Rien n’y fait, le rôle de l’intruse lui colle à la peau. Elle aimerait tant « devenir un avatar merveilleux (d’elle)-même. »

Courage fuyons

Car il y a chez l’avocate comme une grande frustration, devinée, jamais avouée. Elle se reproche son « manque d’audace », sa « liberté timide ». Elle aurait probablement aimé être une artiste. Hors des normes, hors des conventions. Hors de la machine à broyer les âmes. Tu la voyais pas comme ça ta vie, doit-elle fredonner sous la douche. Face à une jeune femme, employée modèle poussée vers la sortie par un jeune loup, l’avocate se retient de lui dire que c’est une chance à saisir, une formidable opportunité de quitter « tout ce avec quoi on n’ose pas toujours rompre, ou pas assez vite. » Pars ! Vis ! Deviens ! C’est le conseil qu’elle aimerait se donner à elle-même. Elle regrette – comme nous tous – la liberté insouciante de sa jeunesse. « Moi aussi j’ai su m’élancer seule dans la ville, sans souci de rien d’autre que de respirer l’odeur de la vie. Je le fais moins, presque plus, j’ai oublié pourquoi. » Peut-être parce que la vie ne sent plus aussi bon.

Vie sociale

Divorcée, l’avocate est mère de deux enfants, un « fils inquiétant  » et une « fille idéale ». Elle les adore mais, là aussi, elle doute. Est-elle une mère à la hauteur ? Il faut lire ces brouillons de mails qu’elle rédige à destination d’un psychiatre pour solliciter un rendez-vous pour son fils qui a « un problème avec la violence. » En filigrane transparaissent toutes ses craintes et ses névroses. Si le psychiatre avait également un autre créneau de libre, qu’elle n’hésite pas à le prendre. Il y a du boulot. Mais elle s’accroche. Elle a un amant à temps partiel, « aimable et autonome », avec lequel elle sort dîner. Cela nous vaut des descriptions très justes et très drôles de ces endroits où il faut paraître et sur ceux qui les fréquentent – « j’aimerais savoir pousser les portes à leur façon ». Le fait de se sentir nulle partout ou nulle part à sa place n’enlève rien à l’avocate de sa capacité d’observation. Elle jette sur les gens qui l’entourent le même regard acéré qu’elle utilise pour scanner ses clients. Mais ici point de mépris, juste de la causticité. Un vrai talent à portraiturer la comédie humaine, ses groupes, ses tribus. La soirée en boîte mérite une mention particulière. Jouissif.

Cécile Reyboz nous livre là un récit réussit. Si, si. Déprimant mais réussit. Ce que les témoignages de sa « Clientèle » nous disent du monde du travail – « ses codes, ses rituels, son acide, » est terrifiant. Les luttes de pouvoir, les jalousies, les aigreurs. Les « valeurs phares », la « charte d’éthique », « la mascarade des entretiens d’évaluation ». L’hypocrisie. L’humiliation. Tout ce qu’il faut supporter au quotidien pour gagner sa vie. Pour pouvoir consommer. Etre client. Pour exister aux yeux des autres. L’enfer. Et pourtant, tout le monde s’accroche pour ne pas en être exclu. Même l’avocate s’interroge à un moment sur son propre sort. Si elle n’avait plus de dossiers à traiter, de clients « bornés » dont « se plaindre et s’exaspérer », « si tout cela nous était ôté, nous ne serions plus grand monde.  » Soit. Sa façon à elle de se rebeller, c’est de résister au diktat de la consommation. Etre, sinon une mauvaise cliente, une cliente pas dupe. C’est déjà pas mal. Notre antipathie du début s’est diluée au fil des pages. On finit par la trouver plutôt touchante cette avocate. On a envie de lui crier résiste, prouve que tu existes. Et on ferait bien une petite virée en boîte avec elle, pour se lâcher et se sentir exister, les bras levés, la tête dans le son, « décidé à épuiser une bonne fois cette vieille blague qu’est la vie. » Un très bon livre. Déprimant mais bon. MO

« Clientèle » – Cécile Reyboz – Actes Sud

By | 2018-01-26T11:01:43+00:00 23 janvier 2018|Nouveautés|0 Comments

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