« Darktown » – Thomas Mullen

La couleur noir

Thomas Mullen - Darktown«  À l’APD, personne n’avait envie de se pencher sur le meurtre de Lily Ellsworth. Un Noir arrêté pour un autre homicide finirait par le « confesser », l’affaire serait classée sans suite. On ne connaîtrait jamais le nom de l’assassin. Tout le monde s’en foutait.  »

Apartheid

Tous sauf Boggs et Smith. Normal. Tous les deux ont la même couleur de peau que la victime. Tous les deux font partie du groupe de huit policiers noirs récemment embauchés au sein de l’Atlanta Police Department (APD). Une révolution pour cet État du sud des États-Unis. Nous sommes en 1948. Quelques mois auparavant, la cour suprême avait aboli l’interdiction faite aux Noirs de participer aux primaires. Pour s’assurer du vote noir, le maire d’Atlanta avait promis l’embauche de « policiers de couleur » s’il était réélu. C’est fou comme la proximité d’une élection peut faire bouger les choses. Le stratagème avait fonctionné, la population noire d’Atlanta espérant que « l’embauche de flics de couleur mettrait fin aux violences policières » avait voté pour lui. Il avait tenu sa promesse. Huit policiers noirs avaient été embauchés au sein d’une brigade, spécifiquement créée à cet effet. Il était hors de question que ces nouvelles recrues se mêlent aux policiers blancs.

En exergue du roman, un de ces policiers noirs se remémorait, en 1977, sa prestation de serment : « Moi, Willard Strickland, nègre, je jure solennellement d’exercer les fonctions d’un policier nègre. » À cette époque, dans le sud des Etats-Unis, la ségrégation bât son plein. Des taxis refusent de prendre des Noirs. Certains restaurants refusent de les servir. Dans les cinémas du centre-ville, ils sont relégués au balcon. Une même artère change de nom lorsqu’elle entre dans un quartier noir, « car les Blancs ne concevaient pas de recevoir leur courrier à la même adresse que les Noirs. » Les Noirs sont tenus de ne jamais regarder un Blanc dans les yeux. Une Blanche, encore moins. « Ils passèrent devant des femmes blanches qui auraient crié au viol s’ils avaient osé les regarder. « Contact visuel inconvenant », tel était le chef d’accusation officiel. » 1948, c’est également l’année qui verra l’Afrique du Sud instaurer l’apartheid. Elle n’a rien inventé.

Brigade spéciale

La mission des huit policiers noirs est d’assurer le maintien de l’ordre au sein de Darktown, le quartier noir d’Atlanta. De six heures du soir à deux heures du matin. Leurs collègues blancs empiétaient sur leur secteur quand ils avaient besoin d’un nègre à épingler pour lui faire endosser un meurtre non élucidé, ou si l’envie les prenait de casser du négro. Sinon, ils évitaient Darktown comme la peste. En dehors de ce quartier, les policiers noirs n’ont pas le droit de circuler en uniforme. S’ils sont convoqués au tribunal pour un témoignage, ils doivent s’y rendre en civil, passer par « la porte réservée aux non-blancs » puis se changer dans un cagibi « anciennement affecté aux détenus » qui sent « la serpillière moisie et le désinfectant. » Avant de témoigner, ils prêtent serment sur « la Bible réservée aux personnes de couleur. » À quoi bon du reste ? Leur témoignage n’a aucun poids. Un juge leur dira, un jour : « La prochaine fois que vous voulez voir un trafiquant incarcéré, débrouillez-vous pour que l’APD envoie des policiers blancs à la barre. » Humiliation permanente sur laquelle il faut toujours s’asseoir. Ne jamais répondre. À chacun de contenir sa rage comme il peut. « Boggs serrait les dents. Smith serrait les poings. » Les policiers noirs ont leur propre commissariat. Enfin, leur propre local. Un trou à rats. « Les édiles qui les avaient recrutés ne pouvaient imaginer un monde où les flics de couleur s’assiéraient à côté de flics blancs, utiliseraient les mêmes vestiaires et déféqueraient dans les mêmes toilettes. C’eut été l’émeute assurée. » Ils avaient donc trouvé refuge au sous-sol du YMCA local. Mal chauffé l’hiver, trop humide l’été. « Les douches étaient au premier, les toilettes au rez-de-chaussée ». En guise de bureaux, ils bénéficiaient de « huit petites tables alignées comme à l’école primaire. » Les fournitures de bureau étaient rares. Pas les rats. Les huit policiers sont encadrés par le lieutenant McInnis. Un Blanc. Jeune lieutenant, il se faisait une certaine idée de son métier. Grâce à sa probité et son énergie, il avait réussi à démanteler un réseau de loteries clandestines. « Les cercles de jeu contrôlés par des flics véreux avaient fermé. » En guise de remerciement, on l’avait expédié à la tête de la nouvelle brigade de policiers noirs. « Il détestait sa mission, ça crevait les yeux. » Mais il appelait les hommes de la brigade par leur nom et les vouvoyait. « Jamais il ne les avait traités de négros, de gorilles ou de chimpanzés. » Un exploit.

Patrouille de nuit

Un soir, Boggs et Smith, interpelle le conducteur d’une Buick qui vient d’emboutir un réverbère. Le chauffeur est un Blanc. Les « relents de whisky  » qu’il dégage trahissent son état d’ébriété. À ses côtés, une jeune fille en robe jaune canari, « le genre de petite robe à vous faire saliver. » Elle est noire. Plus précisément, « café au lait ». Elle porte un hématome au coin de la bouche. En dépit du ton « pas exactement déférent, juste un peu plus poli que nécessaire » employé par Boggs, le conducteur refuse de montrer ses papiers. « Tu me fais perdre mon temps, mon garçon. » Tutoiement et démarrage. Double humiliation pour les deux jeunes policiers noirs, contraint de réclamer l’aide d’une voiture de patrouille pour arrêter le fuyard. Car, j’ai oublié de le préciser, les policiers noirs n’ont pas le droit à la voiture. Ils sont aussi moins payés que leurs collègues blancs et leurs heures supplémentaires ne sont jamais rémunérées. En attendant l’arrivée de la cavalerie blanche, Boggs et Smith s’efforcent de poursuivre la voiture à pied. Par chance, celle-ci roule « à la vitesse d’un taxi en maraude » avant de s’arrêter complètement. Le moment choisi par la passagère pour bondir hors de la voiture et s’enfuir, « sa robe jaune dansant comme une petite flamme, avant de disparaître dans une rue de traverse. » Un peu plus loin, la Buick, est stoppée par la voiture de patrouille arrivée en renfort. Celle de Dunlow et Rake. Après avoir échangé avec le chauffard, Dunlow le laisse repartir. Même pas une contravention. Boggs et Smith en restent sans voix. Ça vaut mieux pour eux.

Ô sister

Quelques jours plus tard Boggs et Smith découvrent sur un dépotoir le corps d’une jeune fille au visage méconnaissable mais au vêtement nettement reconnaissable. Elle porte une petite robe jaune. Elle a aussi « un petit rond bien net » au niveau du cœur. La police judiciaire appelée sur place ne fera pas le déplacement. « Le cadavre d’une femme de couleur, abandonné sur une décharge, les flics blancs s’en souciaient comme d’une guigne. » Le corps est embarqué à la morgue où les corps des Noirs sont conservés « le plus loin possible de ceux des Blancs » dans l’attente d’une signalisation de disparition. « Si au bout de quelques jours personne ne se présente, on se débarrasse du macchabée afin de laisser la place au prochain. » Quant au rapport d’autopsie du corps de la jeune Noire, il sera « réduit à sa plus simple expression : trois lignes. » Plus tard, on apprendra qu’elle s’appelait Lily. Elle venait de la campagne. « J’en ai marre de la cambrousse, je veux voir autre chose. » Elle a vu, mais pas longtemps. L’aventure a duré quatre mois. Boggs rédige son rapport avec la conscience qui caractérise ce fils de pasteur. Mais quelques jours plus tard, il apprendra que le dossier est sur le point d’être classé, faute de piste. Faute de suspect. Boggs est abasourdi. Dans son rapport figurait le nom d’un témoin fondamental, l’homme blanc qu’ils avaient tenté d’arrêter pour conduite en état d’ivresse et que les policiers blancs avaient laissé partir libre. Il comprend alors que son rapport a été falsifié. Le nom du chauffard a été supprimé. Et pour cause, c’est un ancien de la maison. Pour Boggs, c’est la goutte qui fait déborder le vase. Celui de l’humiliation, du mépris, de la résignation. Trop c’est trop. Bien que n’ayant aucun pouvoir d’investigation, avec Smith, ils décident de mener leur propre enquête sur l’assassinat de la jeune fille à la robe jaune. Justice doit lui être rendue. Mais ce ne sera pas facile. Il leur faudra se faufiler entre la méfiance des Noirs et l’hostilité des Blancs. Ils ne reculeront pas. « Si on doit être virés, autant que ce soit pour une bonne cause. »

« Darktown » est un roman noir dans tous les sens du terme. Puissants qui se croient intouchables. Flics pourris qui préfèrent se servir que servir. Incorruptibles qui ne lâchent pas l’affaire. Les ingrédients sont là pour bâtir un récit noir classique, à la Dashiell Hammett. Mais sa véritable noirceur, « Darktown » la tire de cette ombre maléfique qui hante toutes ses pages : le racisme. C’est l’ennemi invisible qui humilie en permanence, qui cogne sans raison et qui tue sans état d’âme des êtres humains que seule la couleur de leur peau différencie des autres. Une couleur noire comme une malédiction. Une couleur noire à porter comme une croix jusqu’à la fin. Souvent précoce. Souvent violente. Toujours injuste. Une vie d’humiliation quotidienne que certains ne peuvent plus, ne veulent plus accepter. Tels sont Boggs et Smith. Face à la bêtise crasse de leurs collègues blancs, face à la haine qu’ils leur témoignent au quotidien, ils ont parfois envie de tout envoyer balader. De démissionner. Ils s’efforcent alors de se rappeler pourquoi ils font ce métier. Pas « afin de donner l’exemple à nos concitoyens » comme l’avait proclamé le maire le jour de leur nomination à l’APD. Mais pour Maceo Snipes par exemple. « Juillet 1946. Comté de Taylor. Le premier Afro-Américain à être allé voter. Abattu d’une balle dans le dos. » Ou pour Isaac Woodward, pour les Malcom et les Dorsey. Pour tous ceux qui ont perdu la vie parce qu’ils étaient noirs. Pour que cela cesse. Pour que les choses changent enfin. Les choses changeront. Lentement. Au début des années 60, il y aura le mouvement des droits civiques pour l’abolition de la ségrégation. Son leader, Martin Luther King, un pasteur pacifiste, sera assassiné. La lutte deviendra ensuite plus violente avec le mouvement du Black power. Les choses changeront, oui. Mais aujourd’hui encore, dans les rues américaines, des Noirs sont abattus par des flics blancs en toute impunité. D’autres sont abandonnés à leur propre sort au milieu de la Méditerranée parce qu’on refuse de leur ouvrir notre porte. Être noir est un combat sans fin. « T’as pigé c’que j’t’ai dit, Blanche Neige ? » MO.

« Darktown » – Thomas Mullen – Rivages/Noir

PS: Les éditions Rivages ont publié également cet automne, en collection poche, « Reporter criminel » de James Ellroy. Ce n’est pas un roman, juste deux articles écrits par Ellroy pour Vanity Fair, sur deux affaires criminelles. Le style est moins élaboré que dans ses romans. C’est aussi moins travaillé que le « De sang-froid » de Truman Capote. Mais c’est direct et efficace. La première affaire se déroule en 1963 à New-York. Quinze ans après « Darktown ». Deux jeunes filles ont été assassinées dans leur appartement. Le jour même de la fameuse marche pour les droits civiques à Washington. Un jeune Noir est arrêté des semaines plus tard. L’acharnement avec lequel les policiers s’efforcent de lui coller le crime sur le dos est effrayant. Mais à force d’affirmer « qu’il n’a pas avoué. Que toutes ses déclarations lui ont été suggérées  », il finira par être acquitté. Les temps changent peut-être; lentement, c’est sûr.

By |2019-01-13T18:41:11+00:0013 janvier 2019|Nouveautés|0 Comments

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